On monte sur une moto pour s’évader, et l’on finit par y apprendre à vivre. Je croyais chercher de la liberté ; j’ai trouvé une école. Voici quelques-unes des leçons que la route m’a données, kilomètre après kilomètre, et que nul livre ne m’aurait enseignées.
Il y a une chose qu’on ne comprend qu’une fois le casque sur la tête et le moteur sous soi : la route n’est pas un décor que l’on traverse, c’est un maître qui vous parle. À condition de l’écouter. Depuis que je roule — souvent seul, sur ma Royal Enfield, à travers les routes du Maroc qui ne ressemblent à aucune autre — j’ai le sentiment d’avoir plus appris sur moi-même entre deux virages que dans bien des moments censés être plus sérieux. La route ne fait pas la leçon ; elle laisse comprendre. C’est toute la différence.
La première chose que la moto vous prend, c’est la possibilité d’être ailleurs. Au volant d’une voiture, on téléphone, on pense à demain, on rumine la veille. Sur une moto, c’est impossible. Le moindre instant d’inattention se paie, et le corps le sait avant l’esprit. Alors on est là. Entièrement là.
Cette présence forcée est un cadeau déguisé en contrainte. Dans une vie où nous sommes sans cesse à moitié quelque part, dispersés entre dix écrans et cent pensées, la route impose une concentration totale qui ressemble, à s’y méprendre, à une forme de méditation. On ne pense plus : on perçoit. La température qui change en entrant dans une vallée, l’odeur d’un figuier, le gravier qui annonce le virage, la lumière qui bascule. Le monde redevient net. Et l’on redécouvre cette vérité simple que nous passons nos journées à oublier : être pleinement là où l’on est, c’est déjà une manière d’être vivant.
La route enseigne ensuite l’humilité, et elle l’enseigne sans douceur. À moto, on est exposé. Pas de carrosserie, pas d’airbag, pas d’illusion de toute-puissance. Le vent vous pousse, la pluie vous transperce, une plaque de sable peut vous coucher en une seconde. On est petit, et on le sait à chaque instant.
Cette vulnérabilité, loin d’être angoissante, est étrangement apaisante. Elle remet à sa place. Elle rappelle que l’on n’est pas maître de tout, que la prudence n’est pas une faiblesse mais une intelligence, et qu’il faut composer avec plus grand que soi — la météo, le relief, les autres. Le motard qui dure est celui qui a fait la paix avec sa propre fragilité. Il roule moins contre la route que avec elle. Et cette leçon-là déborde largement du bitume : dans la vie aussi, on va plus loin en respectant ce qui nous dépasse qu’en prétendant le dominer.
On dit cette phrase à tout-va, jusqu’à la vider de son sens. La moto, elle, vous la fait éprouver dans le corps. Car à moto, le trajet n’est jamais un temps mort à abréger : c’est le cœur même de l’expérience. On choisit la petite route plutôt que l’autoroute, le détour plutôt que la ligne droite, parce qu’on sait que le plaisir est dans le parcours, pas dans l’arrivée.
Combien de fois suis-je parti vers un lieu pour découvrir, au retour, que le lieu importait peu — que le vrai voyage avait eu lieu entre les deux ? La route m’a appris à me méfier de cette manie moderne de tout vouloir « arriver » : arriver vite, arriver premier, arriver enfin. Comme si la vie n’était qu’une salle d’attente avant l’essentiel. La moto dit l’inverse. Elle dit que l’essentiel est en chemin, maintenant, dans ce virage-ci, et qu’il n’attendra pas qu’on soit garé pour exister.
Au Maroc, on dit « inchallah » — s’il plaît à Dieu. J’ai longtemps cru que c’était une manière de ne rien décider. La route m’a montré que c’était une sagesse. Car on a beau préparer son itinéraire, vérifier sa machine, choisir sa météo : il reste toujours une part qui ne dépend pas de nous. Un col fermé, une averse imprévue, une panne au mauvais endroit.
Et c’est précisément là que commence la vraie leçon. On peut s’acharner, pester, vouloir forcer — ou accepter, s’adapter, transformer l’imprévu en bifurcation. Les plus beaux souvenirs de route que je garde ne sont presque jamais ceux que j’avais prévus. Ce sont les détours subis, les arrêts forcés, les rencontres qu’un pneu crevé a rendues possibles. La route m’a appris à tenir fermement le guidon tout en lâchant prise sur le reste. Diriger ce qu’on peut, accueillir ce qu’on ne peut pas. Je ne connais pas de meilleure définition de la sérénité.
On croit le motard solitaire. Il l’est, et c’est une solitude qu’il aime — ces heures avec soi-même, sans personne à qui parler, où les pensées se décantent jusqu’à devenir claires. Mais cette solitude n’est jamais de l’isolement. Car sur la route, on n’est jamais tout à fait seul.
Il y a ce salut échangé avec un autre motard croisé en sens inverse, cette main qui se lève entre deux inconnus. Il y a celui qui s’arrête, sans qu’on demande rien, quand on est penché sur sa machine au bord du chemin. Il y a cette fraternité silencieuse que j’ai déjà racontée, et que la route entretient mieux que n’importe quelle institution. La moto m’a appris qu’on pouvait être profondément seul et profondément relié à la fois — que la solitude choisie n’éloigne pas des autres, elle nous rend disponible à eux autrement.
Au fond, si j’aime tant rouler, c’est peut-être pour la même raison qui traverse tout ce que je suis. Une route, c’est un trait d’union. Elle relie un point à un autre, un village à un autre, un homme à un paysage, et celui qui part à celui qu’il deviendra en arrivant. Rouler, c’est tendre des ponts en permanence — entre les lieux, entre les gens, et entre les différentes parts de soi qu’on n’a jamais le temps de réconcilier ailleurs.
La route ne m’a pas seulement appris à conduire. Elle m’a appris à être présent, à rester humble, à savourer le trajet, à lâcher ce que je ne maîtrise pas, et à rester relié même dans la solitude. Ce sont des leçons que je n’ai pas fini d’apprendre — et c’est tant mieux. Car la plus belle chose, avec la route, c’est qu’elle ne finit jamais. Il y aura toujours un virage de plus, et derrière lui, quelque chose à comprendre.
Et vous, qu’est-ce que la route vous a appris ? Que vous rouliez à deux roues ou autrement, je serais curieux de lire, en commentaire, la leçon qu’un voyage vous a laissée — celle dont vous parlez encore, longtemps après être rentré.
6 réponses
كلام جميل من شخص جميل
شكرا بزاف أ نوفل، الكلام الزوين هو اللي خارج من قلبك. الطريق كتعلمنا، والناس لي بحالك هوما لي كيعطيوها الطعم. تبارك الله عليك 🤍
Bonsoir Fouad,
Tous tes posts sont fort intéressants et fréquents ( tu les écris la nuit car j’imagine que le jour Unitour t’occupe pleinement) et me demandent un peu plus de temps pour y répondre surtout qu’à partir de demain j’ai repris un tour en Écosse avec 46 clients.
J’ai commencé à voyager ( dans le sens m’intéresser à d’autres lieux que mon environnement habituel ) il y a plus de cinquante ans et il me faut réfléchir à l’un de ceux qui m’aurait plus particulièrement touché ! J’ai une vague idée mais elle ne peux être racontée sur le pouce ! À plus tard
Bonsoir Marie-Paule, tu m’as démasqué : c’est bien la nuit que j’écris, quand Unitour s’endort enfin et que mes idées de blog, elles, se réveillent. Ne te presse surtout pas pour me répondre — un souvenir de cinquante ans de voyages mérite mieux qu’un mot écrit sur le pouce. Profite plutôt de ton Écosse et de tes 46 voyageurs ; j’attendrai ton récit avec d’autant plus de gourmandise. Bonne route, et fais attention aux virages à gauche.
Bonjour,
Te lire met des mots que je n’arrive pas forcément à exprimer !
Des ressentis enfouis et qui demande seulement d’être reconnus!
En te lisant j’ai l’impression de partager les mêmes pensées !!
En courant ,en marchant ou à bicyclette je crois que c’est les moments où je me retrouve,je prends du recul et je me reconnecte à l’essentiel :le souffle,le soleil,le ressenti et l’attention et la présence à moi!
Ce sont ces moments de solitude comme tu dis qui étrangement me relie aux autres et me rendent plus disponible et présente !
Merci pour ce partage et comment tu as donné une perception différente de la moto !!!
Karima
Merci Karima, ton message me touche, car tu mets toi aussi des mots très justes sur quelque chose de difficile à dire. Tu l’as parfaitement saisi : ce paradoxe d’une solitude qui ne sépare pas, mais qui relie. On croit s’isoler en partant courir, marcher ou pédaler, et c’est l’inverse qui se produit — en se retrouvant soi, on devient plus disponible aux autres, plus présent. Peu importe au fond le moyen, la moto, tes pas ou ton vélo : c’est le mouvement et le souffle qui ouvrent la même porte. Que ce texte ait réveillé chez toi ces ressentis enfouis, c’est le plus beau retour que je pouvais espérer. Au plaisir de te relire ici.