L'IA au quotidien dans notre agence - retour d'expérience

L’IA au quotidien dans notre agence : retour d’expérience

Je l’avais promis dans mon précédent article : le sujet de l’intelligence artificielle au travail méritait mieux qu’un paragraphe. Voici donc le texte annoncé. Non pas une théorie de plus sur « l’IA qui va tout changer », mais un retour d’expérience honnête et concret sur ce que nous en faisons, au quotidien, dans notre agence. Sans exagérer les mérites, sans cacher les limites. Et avec un fil rouge qui ne nous a jamais quittés : l’IA assiste, mais c’est l’humain qui décide.

Un mot d’abord sur l’état des lieux, parce qu’il est plus nuancé qu’on ne le croit. À l’échelle mondiale, l’adoption est spectaculaire : selon l’étude de référence de McKinsey, 88 % des organisations utilisent désormais l’IA dans au moins une fonction de leur activité, contre 78 % en 2024 et 55 % en 2023. Mais le même travail révèle un décalage saisissant : environ 7 % seulement des entreprises ont réellement déployé l’IA générative à l’échelle de toute l’organisation, et à peine 5,5 % constatent un impact significatif sur leur résultat. Autrement dit : presque tout le monde essaie, très peu transforment l’essai.

Au Maroc, le tableau est du même ordre. Une enquête de Médias24 (juin 2026) indique que deux entreprises marocaines sur trois ont engagé des démarches liées à l’IA, tout en soulignant que la maturité réelle reste en deçà de l’enthousiasme affiché. Une étude de la CGEM est plus sévère encore : 15 % seulement des PME marocaines ont véritablement intégré l’IA dans leurs processus métier, un écart que la presse économique marocaine analyse comme un enjeu structurel pour l’ensemble du tissu économique. Enfin, une étude Kaspersky montre que 57 % des salariés utilisent des outils d’IA de leur propre initiative au travail, souvent sans cadre défini par leur entreprise.

C’est précisément dans cet écart que se situe notre expérience. Nous ne sommes pas une multinationale dotée d’un département innovation. Nous sommes une PME marocaine, et nous avons simplement décidé d’intégrer ces outils là où ils nous font gagner du temps. Voici comment.

L’écrit du quotidien : chaque outil à sa place

Notre premier usage, le plus banal et le plus rentable, concerne l’écrit, qui occupe une part énorme de nos journées. Nous avons pris l’habitude de répartir selon la complexité.

Pour les courriels simples et courants (confirmations, relances, réponses rapides), nous utilisons Gemini. C’est fluide, rapide, intégré à notre environnement de travail : une consigne brève suffit à produire un message correct qu’il n’y a plus qu’à ajuster.

Pour les courriels complexes, en revanche, nous passons à Claude : une négociation délicate, une réponse à un client mécontent, un message qui engage l’entreprise, un courrier où le ton compte autant que le fond. Là, nous avons besoin d’un outil qui saisisse les nuances, tienne compte de l’historique et propose plusieurs registres. Le gain n’est pas seulement du temps, c’est la qualité d’une formulation qu’on aurait mis une heure à trouver.

Le cœur du métier : offres, budgets et programmes

C’est l’usage qui a le plus transformé notre façon de travailler. Concevoir une offre, dans notre métier, c’est bâtir un programme jour par jour et un budget ligne par ligne : un exercice long, minutieux, où une erreur coûte cher.

Nous utilisons Claude aux deux bouts de la chaîne. En amont, pour développer : structurer un programme, proposer des variantes, formuler les descriptifs, mettre en forme un budget. En aval, et c’est peut-être le plus précieux, pour vérifier : relire un budget et traquer les incohérences, contrôler qu’un programme ne comporte ni trou ni contradiction, s’assurer que les chiffres se répondent d’un tableau à l’autre. Une seconde paire d’yeux infatigable, qui ne se lasse jamais de recompter.

Dans le même esprit, l’IA nous aide sur les réponses aux appels d’offres, ces dossiers exigeants où il faut répondre point par point sans rien oublier, et sur la création de tableaux complexes dans Google Sheets : formules imbriquées, tableaux croisés, mises en forme conditionnelles. Ce qui prenait une demi-journée de tâtonnements se règle désormais en quelques échanges.

Le pilotage, les réunions et l’équipe

L’IA s’est aussi installée dans notre gestion interne. Nous utilisons Claude pour le suivi de projet : garder le fil des dossiers, savoir où on en est, ne rien laisser filer entre les mailles. Il nous aide à préparer un point bi-hebdomadaire adressé aux collaborateurs, faisant le point sur l’avancement de chaque projet, un rituel simple qui a beaucoup fait pour la clarté collective. Et les comptes-rendus de réunion, cette corvée universelle que personne ne veut faire, sont devenus l’affaire de quelques minutes.

Nous sommes allés plus loin avec nos visioconférences clients. Toutes nos réunions à distance sur Google Meet sont désormais prises en note automatiquement par l’IA, qui en produit un compte rendu structuré, partagé dans la foulée à l’ensemble des participants. Le changement est plus profond qu’il n’y paraît. D’abord, personne n’est plus mobilisé à écrire pendant que les autres échangent : chacun est pleinement dans la conversation. Ensuite, il n’y a plus de malentendu sur ce qui a été dit ou décidé, puisque tout le monde reçoit la même synthèse, en quelques minutes, sans attendre le lendemain. Enfin, ces comptes rendus constituent une mémoire précieuse des dossiers, dans laquelle on peut revenir chercher un détail des mois plus tard. Pour un métier où un projet se construit sur des dizaines d’échanges, c’est un confort considérable, et une vraie garantie de fiabilité pour nos clients.

Le client international et la relation

Notre clientèle est internationale, et la traduction fait partie de notre quotidien : devis, programmes, échanges, dans plusieurs langues et avec les nuances propres à chacune. C’est un des usages où le gain est le plus immédiat et le moins discutable.

L’IA nous aide également à formuler des réponses rapides aux demandes entrantes, avec un premier retour soigné dans l’heure plutôt qu’un accusé de réception laconique. Dans un métier où la réactivité fait souvent la différence, cela compte.

La visibilité : contenus, veille et réseaux

Enfin, tout le volet communication. Nous utilisons Claude pour la veille (tendances de la destination, nouveautés du secteur, ce que font les autres), pour la recherche de sujets et l’assistance à la rédaction des articles de blog, ainsi que pour la planification et le suivi des publications sur les réseaux sociaux. S’y ajoute la création de visuels et de présentations clients, autrefois chronophage.

Je précise, par honnêteté : sur ce blog, l’IA m’aide à structurer et à formuler. Les idées, les convictions et les souvenirs restent les miens, je l’ai écrit dans mon précédent article, et cette frontière n’a pas bougé d’un millimètre.

Le vrai gain : du temps, et ce qu’on en fait

Si l’on nous demande le bénéfice principal, la réponse vient sans hésiter : du temps. Des heures reprises sur ce qui n’a jamais fait la valeur de notre métier : la mise en forme, la recopie, la relecture mécanique, la recherche fastidieuse.

Mais le temps gagné ne vaut que par ce qu’on en fait. Chez nous, il est réinvesti exactement là où il devrait l’être : sur le terrain, auprès des clients, dans la relation, dans la créativité des projets. L’IA ne nous a pas rendus plus « productifs » au sens froid du terme. Elle nous a rendu des heures que nous consacrons désormais à ce qu’aucune machine ne fera jamais : écouter un client, visiter un lieu, imaginer une soirée qui restera dans les mémoires.

Les limites : elle se trompe, et il faut la relire

Il serait malhonnête de peindre un tableau idyllique. L’IA se trompe. Elle produit parfois un chiffre faux avec un aplomb déconcertant, invente un détail qui n’existe pas, applique une logique qui ne correspond pas à la réalité du terrain. Sur un budget ou un programme, une erreur non détectée peut coûter très cher, en argent comme en crédibilité.

Notre règle est donc simple et non négociable : rien ne sort sans relecture humaine. Aucun budget, aucune offre, aucun message engageant l’entreprise. L’IA propose, nous vérifions, nous validons. Cette discipline demande un peu de rigueur, mais c’est elle qui fait la différence entre un outil puissant et un risque permanent.

La confidentialité : ce qu’on ne confie pas à la machine

L’autre sujet sérieux, c’est la donnée. Nous travaillons avec des informations sensibles : coordonnées, contrats, budgets, données personnelles de participants. Rappelons ce chiffre : 57 % des salariés utilisent l’IA de leur propre initiative, souvent sans cadre. C’est exactement là que le danger se niche.

Nous avons donc posé des règles : ce qui est confidentiel ne va pas dans un outil grand public, on anonymise ce qui peut l’être, on réfléchit avant de coller un document entier dans une fenêtre de discussion. Ce n’est pas de la paranoïa, c’est le respect élémentaire dû à ceux qui nous font confiance.

La vraie question : qui forme nos professionnels ?

Il y a, dans tout cet enthousiasme, un angle mort qu’un confrère et ami a formulé mieux que personne. Dans un récent coup de gueule, Fouzi Zemrani, figure respectée du tourisme marocain et fondateur de Blogtrotter.ma, pose la question qui dérange : on parle partout d’intelligence artificielle dans le tourisme, mais qui forme réellement les professionnels de terrain à s’en servir ? Et il avance le chiffre qui, à ses yeux, compte plus que tous les autres : 67 % des dirigeants marocains voient l’IA comme une priorité stratégique, mais 19 % seulement estiment que leurs équipes ont les compétences pour l’exploiter. Cet écart, écrit-il, est abyssal dans le tourisme de terrain.

Cette question me touche d’autant plus que je suis, précisément, l’un de ces professionnels de terrain. Fondée en 1981, notre agence fait partie de ces milliers de structures marocaines que la vague ne doit pas laisser sur le rivage. Et je confirme, de l’intérieur, son diagnostic : le plus difficile n’a jamais été d’acquérir les outils. On les trouve, on les paie, on les installe. Le vrai chantier, c’est la formation : apprendre à formuler une consigne, à relire d’un œil critique, à distinguer ce que l’on peut déléguer de ce que l’on doit garder. Une IA entre des mains non formées ne produit pas de la performance, elle produit du risque.

Fouzi met aussi le doigt sur un paradoxe que je constate : des dispositifs publics comme Go Siyaha financent l’acquisition des outils, mais pas la formation à leur usage. Or, comme il l’écrit joliment, « une brique seule ne fait pas un mur ». Acheter un logiciel dopé à l’IA est une chose, savoir en tirer une vraie valeur en est une autre. Ailleurs, on l’a compris : l’Espagne, le Portugal, la Thaïlande forment massivement leurs opérateurs touristiques à ces outils, parce qu’ils savent que la compétitivité d’une destination se joue désormais aussi sur ce terrain.

Je partage donc pleinement son appel : former les métiers du tourisme à l’IA, dans les écoles hôtelières comme en formation continue, n’est pas un luxe, c’est une urgence. Car, pour reprendre sa formule, « l’ambition sans transmission reste un exercice de communication ».

Nos vingt millions de visiteurs ont été accueillis par des femmes et des hommes, pas par des algorithmes. Si nous voulons qu’ils reviennent plus nombreux encore, ce sont ces femmes et ces hommes qu’il faut équiper, et maintenant.

L’IA assiste, l’humain décide

Voilà, au fond, ce que nous retirons de ces mois d’usage intensif. L’IA n’a remplacé personne chez nous, et n’a supprimé aucun poste. Elle a absorbé la part ingrate du travail, et rendu du temps à la part noble.

Car ce qui fait la valeur de notre métier n’est pas automatisable : connaître un pays de l’intérieur, sentir ce qui plaira à un groupe, choisir le bon prestataire parce qu’on connaît l’homme derrière l’enseigne, décider, engager sa responsabilité. Une machine peut nous aider à écrire un programme, elle ne peut pas savoir qu’un hôtelier est fiable parce que nous travaillons avec lui depuis quinze ans.

C’est pourquoi je crois que les entreprises qui réussiront ce virage ne seront pas celles qui auront le plus automatisé, mais celles qui auront le mieux réparti : la machine pour ce qui est répétitif, l’humain pour ce qui est décisif. Nous ne sommes ni des pionniers ni des experts, juste une PME qui a essayé, s’est trompée parfois, et a fini par trouver son équilibre. Si notre expérience peut être utile à d’autres, elle aura servi deux fois. Et si vous portez un projet de voyage ou d’événement au Maroc, sachez que derrière chaque offre que nous vous enverrons, il y aura toujours quelqu’un qui l’aura lue, pesée et signée.

Et vous, où en êtes-vous ? Utilisez-vous ces outils dans votre activité, et si oui, pour quoi exactement ? Avez-vous, comme nous, buté sur leurs limites ou hésité sur la confidentialité ? Racontez-moi vos usages en commentaire : c’est en partageant nos pratiques qu’on progresse tous plus vite.

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