Mon mandat de Conseiller des Français de l’étranger pour la circonscription de Marrakech vient de s’achever. Plutôt qu’un inventaire, je voudrais déposer ici ce que ces années m’ont appris — et expliquer pourquoi ce site, qui fut celui de mon engagement, devient aujourd’hui un blog.
Il y a une forme de vertige à refermer une porte que l’on a tenue ouverte pendant des années. On range les dossiers, on archive les comptes rendus, on rend les responsabilités. Et puis on s’assoit, et l’on se demande ce qu’il reste vraiment quand le titre s’efface. Ce qu’il reste, je crois, ce ne sont pas les fonctions ni les réunions : ce sont les leçons. Quelques convictions, patiemment vérifiées sur le terrain, que je n’avais pas en commençant et que je ne lâcherai plus.
La première chose que ce mandat m’a apprise, c’est que l’on peut être profondément attaché à un pays tout en vivant à des milliers de kilomètres de lui. Représenter les Français de l’étranger, ce n’est pas administrer une abstraction : c’est accompagner des personnes très réelles, dans une vie quotidienne qui se déroule entre deux cultures, deux langues, deux administrations qui ne se parlent pas toujours.
J’ai découvert une communauté bien plus diverse qu’on ne l’imagine de loin. Des familles installées depuis des décennies et des nouveaux arrivants encore désorientés. Des retraités qui ont choisi le soleil de Marrakech et de jeunes actifs venus tenter leur chance. Des binationaux pour qui la question « d’où êtes-vous ? » n’a jamais de réponse simple. Ce qui les relie, ce n’est pas un profil, c’est un lien — fragile, précieux — avec la France, qu’il faut entretenir précisément parce que la distance le met à l’épreuve.
Servir cette communauté m’a obligé à comprendre que les institutions ne valent que par la manière dont on les incarne. Un conseil consulaire n’est pas une instance lointaine quand on y porte la voix d’une famille en difficulté. Une démarche administrative cesse d’être kafkaïenne quand quelqu’un prend le temps de l’expliquer. La proximité n’est pas un slogan : c’est un travail, fait de présence et de patience.
J’avais, en commençant, la tentation classique de celui qui veut bien faire : arriver avec des réponses. Le mandat m’a enseigné l’inverse. Les sujets les plus importants — l’accès aux bourses scolaires, l’accompagnement des familles dans les moments difficiles, les questions de protection sociale ou de scolarité — ne se règlent pas par des certitudes, mais par une écoute exigeante.
Le travail sur les bourses scolaires restera, à cet égard, l’un de mes apprentissages les plus marquants. Derrière chaque dossier, il y a un budget familial tendu, une scolarité en jeu, une inquiétude de parent. On ne peut pas traiter cela à la légère, ni se réfugier derrière les barèmes. Il faut tenir ensemble la rigueur — parce que les fonds publics se gèrent avec sérieux — et l’attention humaine, parce que ce sont des enfants et des familles qui sont en face. C’est dans cet équilibre, difficile à trouver, que se loge la vraie utilité d’un élu de proximité.
J’ai appris aussi que l’écoute suppose un dialogue franc avec ceux qui détiennent les leviers. La collaboration avec le Consulat général de France à Marrakech a été, de ce point de vue, exemplaire : un dialogue parfois exigeant, toujours cordial, où chacun gardait son rôle mais où l’intérêt de nos compatriotes passait avant tout le reste. J’ai compris là qu’on est plus utile en construisant des relations de confiance qu’en cherchant des tribunes. Le travail sérieux se fait rarement sous les projecteurs.
Une communauté ne se décrète pas, elle se tisse. C’est sans doute la conviction qui s’est le plus renforcée au fil de ces années. La vie associative et culturelle qui anime la communauté française de Marrakech n’est pas un supplément d’âme : c’est le tissu même qui empêche l’éloignement de devenir de l’isolement.
L’association Français du Monde, qui m’a offert l’opportunité de servir, m’a montré ce que vaut un engagement bénévole patient. Ce sont des gens qui donnent de leur temps sans contrepartie, qui organisent, accueillent, relient. J’ai vu naître des solidarités concrètes là où il n’y avait, au départ, que des individus juxtaposés. J’ai vu la culture — un concert, une rencontre, une commémoration — faire ce que nulle circulaire ne peut faire : créer du commun.
S’il fallait résumer ce que représenter veut dire, je dirais ceci : porter une voix, oui, mais surtout entretenir des liens. Entre les habitants et l’institution, entre la France et le Maroc, entre des personnes que rien n’aurait réunies sans ce point d’attache partagé. C’est un travail de passeur plus que de porte-parole.
Il y a une part de l’engagement public dont on parle peu, par pudeur ou par convention : son coût intime. Servir suppose des absences, des déplacements, des soirées et des week-ends pris sur la vie de famille. Des moments manqués que l’on ne rattrape pas.
Je ne l’écris pas pour me plaindre — j’ai choisi cet engagement et je le referais — mais parce que la sincérité l’exige, et parce que ceux qui hésitent à s’engager méritent de savoir à quoi ils s’engagent vraiment. Rien de ce que j’ai pu entreprendre n’aurait été possible sans le soutien, souvent silencieux, de mon épouse et de ma famille. Le socle discret sur lequel repose tout engagement visible, ce sont eux. Une leçon d’humilité, au fond : on ne sert jamais seul.
Reste la question que l’on me pose depuis que le mandat s’achève : et maintenant ? La réponse tient dans ce site même. Il fut l’outil de mon engagement ; il devient l’espace d’un dialogue qui, lui, ne s’arrête pas.
Car l’envie de relier ne s’éteint pas avec un titre. J’ai passé ces années à faire le lien — entre des personnes, entre deux pays, entre des institutions et ceux qu’elles servent. Je voudrais continuer, sous une autre forme : en partageant ce que je vois, ce que je pense, ce que mon métier de l’accueil et du voyage me fait découvrir du Maroc, et jusqu’aux routes que je parcours pour le plaisir. Moins comme un élu, davantage comme un homme qui a beaucoup reçu et qui souhaite, à sa mesure, rendre un peu.
J’ai longtemps vécu entre deux rives. J’ai fini par comprendre que ma place n’était sur aucune des deux, mais sur les ponts que l’on bâtit entre elles. Ce blog en sera un de plus.
Merci d’être là pour le franchir avec moi.
3 réponses
Merci Ouafa, ce mot me touche. Ce mandat, je l’ai vécu comme un témoignage avant de l’écrire comme tel — heureux qu’il résonne pour toi. À très vite sur le blog.
Bravo Fouad pour ces années de Conseiller Consulaire, pour ton investissement au service de la communauté.
Longue vie à ton blog que j’aurais plaisir à suivre.
Merci Véronique, ton message me va droit au cœur. Ces années au service de la communauté ont compté pour moi autant, je crois, que pour ceux que j’ai accompagnés. Et je serai ravi de te compter parmi mes lecteurs — bienvenue ici.