« Tu te sens plutôt français ou marocain ? » On me pose cette question depuis toujours, avec curiosité, parfois avec insistance. J’ai mis des années à comprendre qu’elle était mal posée — et que la vraie réponse ne tenait pas dans un choix, mais dans un trait d’union.
Je suis né de deux rives. Deux langues, deux mémoires, deux manières de mettre la table et de dire au revoir — chez l’une on s’embrasse vite, chez l’autre on raccompagne jusqu’à la rue et on parle encore une demi-heure sur le pas de la porte. Longtemps, j’ai cru qu’il faudrait un jour trancher, comme si l’identité était une balance dont il fallait surveiller l’équilibre. Et puis la vie a tranché autrement : en m’installant à Marrakech, c’est la France que j’ai apprise.
On ne voit jamais mieux un pays que depuis l’extérieur. De près, tout est évidence ; de loin, tout devient choix. Vivre au Maroc m’a offert sur la France ce que nul séjour sur place ne m’aurait donné : du recul.
De Marrakech, j’ai vu combien de choses les Français tiennent pour acquises, alors qu’elles sont des conquêtes. Une école gratuite au coin de la rue. Un système de soins qui, malgré ses fatigues, soigne tout le monde. Une administration que l’on adore détester, mais qui fonctionne. Et ce droit extraordinaire, si français qu’on ne le remarque plus : celui de tout critiquer, tout le temps, y compris l’État qui vous protège. Vu d’ici, ce n’est pas de l’ingratitude — c’est un luxe de pays solide.
Mais la distance révèle aussi les fragilités. L’impatience française, ce rapport au temps toujours comprimé, cette difficulté à savourer ce qui est là au profit de ce qui manque. Il m’a fallu le Maroc pour mettre des mots sur ce que je sentais confusément en France : on peut être riche de droits et pauvre de liens.
Car c’est cela, la grande leçon marocaine : le lien. Ici, on ne mange pas seul. La famille n’est pas un noyau, c’est une constellation — on compte les cousins par dizaines et les « frères » au-delà du sang. Le voisin n’est pas un inconnu derrière une cloison : c’est quelqu’un dont on connaît les joies, les deuils, et le tajine du vendredi. Cette densité humaine a un coût, bien sûr — on y sacrifie un peu de cette intimité que la France protège si bien. Mais elle tient chaud d’une manière que je ne sais pas expliquer à qui ne l’a pas vécue.
Le Maroc m’a aussi appris le temps. Pas la paresse qu’y voient les pressés : la sagesse de ce qui ne dépend pas de nous. « Demain, inchallah » n’est pas une dérobade — c’est l’aveu lucide que la vie a son mot à dire. J’ai longtemps trouvé cela déroutant ; je trouve désormais déroutant l’inverse, cette certitude très occidentale que tout se planifie. Quelque part entre les deux, il y a une manière juste d’habiter ses journées. Je la cherche encore, mais je sais maintenant qu’elle existe.
Et puis il y a l’hospitalité, dont j’ai fait mon métier sans m’en rendre compte. Au Maroc, recevoir n’est pas une politesse : c’est un honneur que l’on se dispute. Le thé qu’on vous sert n’attend rien en retour. Cette gratuité du geste — j’allais dire : cette grandeur — m’a appris à regarder autrement la réserve française, qui n’est pas de la froideur, mais une autre façon de respecter l’autre : on ne s’impose pas. Deux pudeurs différentes, au fond. Deux manières de dire « tu comptes ».
En sens inverse, c’est depuis le Maroc que j’ai mesuré ce que la France avait déposé en moi, souvent à mon insu.
L’esprit critique, d’abord. Cette école du doute, du débat, de la dissertation en deux parties — on s’en moque gentiment, mais elle fabrique des citoyens qui demandent « pourquoi ? » avant d’obéir. J’ai compris sa valeur en voyant combien elle m’aidait, ici, à séparer la tradition qui élève de l’habitude qui enferme.
La langue, ensuite. Le français n’est pas pour moi une langue étrangère ni tout à fait maternelle : c’est une maison que j’habite avec une gratitude particulière, celle de l’avoir un peu choisie. Elle me relie à des millions de gens sur les deux rives — et c’est dans cette langue que j’écris ces lignes, depuis Marrakech, sans que personne n’y voie de contradiction.
L’égalité, enfin — celle qui s’écrit au fronton des mairies. Elle est imparfaite, discutée, parfois trahie. Mais elle existe comme horizon, et un pays qui s’oblige à un tel horizon ne ressemble à aucun autre. C’est en accompagnant, pendant mon mandat, des compatriotes dans leurs démarches que j’ai vu cette promesse à l’œuvre, têtue, jusque loin de ses frontières.
Vivre entre deux cultures, c’est aussi vivre entre deux séries de clichés, et passer sa vie à les corriger doucement.
En France, le Maroc est trop souvent réduit à une carte postale ou à une inquiétude — le folklore ou le fait divers. On y oublie un pays jeune, créatif, en mouvement, fier de ce qu’il bâtit. Au Maroc, la France est parfois caricaturée en pays froid, fatigué, où personne n’a le temps de personne. On y oublie la générosité discrète, l’engagement associatif, la profondeur des amitiés lentes à venir mais solides comme des chênes.
Je ne compte plus les conversations où je me suis retrouvé avocat d’un pays auprès de l’autre. C’est un drôle de rôle, souvent inconfortable, jamais inutile. Les ponts servent à cela aussi : à faire passer les nuances.
Alors, français ou marocain ? J’ai cessé de répondre à cette question, parce que j’ai cessé de me la poser. On ne demande pas à un pont de choisir sa rive.
La double culture n’est pas une moitié de chaque : c’est une double pleine mesure — deux langues entières, deux mémoires entières, et ce léger décalage permanent qui empêche de s’endormir dans les évidences. C’est parfois une fatigue, je ne le cache pas : on n’est jamais tout à fait « comme tout le monde » nulle part. Mais c’est surtout une richesse que je souhaite à beaucoup : voir chaque pays avec les yeux de l’autre, aimer chacun avec la lucidité que donne l’autre.
Le Maroc m’a appris la France, la France m’éclaire le Maroc, et je passe ma vie à faire les présentations.
Entre deux rives, décidément, j’ai choisi les ponts.
10 réponses
J’ai envie de dire que je ressens une distance tant avec le pays de ta maman que celui de ton papa !
Tu es né à Marrakech, tu parles le Français de ta mère avec ta femme, tes filles. Tu parles l’arabe de ton père avec ta famille paternelle et au quotidien mais l’écris tu contrairement au français que tu as étudié au Lycée Victor Hugo ( une référence bien française ) de Marrakech ?
Tu omets certainement consciemment la religion car peut-être est ce trop personnel ? Pourtant la religion est un élément important dans le quotidien d’un Marocain contrairement à la grande majorité des Français qui l’ont abandonnée depuis bien longtemps !
Et la politique ( peut-être aussi trop personnel aussi ) ? Sujet sensible de part et d’autre surtout à l’approche des élections présidentielles françaises de 2027!
J’aime l’idée du « pont » mais parfois il franchit des eaux troubles !
En France il a une valeur que je vénère par dessus tout, c’est la liberté d’expression ! Merci Fouad xxxx
Merci Marie, pour ce mot qui creuse là où ça compte. Tu vises juste : je parle la darija au quotidien, celle de mon père, mais je ne l’écris pas — je l’aime à l’oreille et dans la bouche, pas sous la plume. C’est tout le paradoxe que tu pointes : j’écris dans la langue de ma mère et je vis dans celle de mon père. Le trait d’union passe aussi par là.
Tu remarques deux absences, et tu as raison : la religion et la politique. Elles ne sont pas oubliées, elles sont gardées. La foi, pour moi, relève de l’intime — je préfère qu’elle habite ma vie plutôt que mes pages. Quant à la politique, je me tiens à l’écart des camps, surtout à l’approche de 2027 ; ce qui m’importe, ce ne sont pas les partis mais les valeurs — et la liberté d’expression que tu vénères, je la place exactement au même endroit que toi. C’est elle qui rend nos désaccords possibles, et donc précieux.
Et oui, le pont franchit parfois des eaux troubles. C’est même à cela qu’on reconnaît qu’il sert à quelque chose. Merci d’être passée le traverser avec moi!
Un texte magnifique, qui parle au cœur et à l’esprit !
Ta réflexion sur cette double identité, entre France et Maroc, est d’une justesse et d’une profondeur rares..
Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est ta façon de déconstruire les clichés sans les nier, en montrant que chaque pays a ses forces et ses fragilités, mais aussi ses trésors invisibles pour ceux qui ne prennent pas le temps de regarder. Et cette idée du « trait d’union »… quelle belle métaphore ! Tu as raison : on ne demande pas à un pont de choisir sa rive, et c’est exactement ainsi que devrait être vécue une double culture — comme une force, pas comme un dilemme.
Merci Ismail, ton message me touche vraiment. Que ce texte t’ait parlé au cœur comme à l’esprit, c’est exactement ce que j’espérais en l’écrivant — et te lire le dire ainsi me fait chaud. Au plaisir de te retrouver sur le blog.
J’ai pris plaisir à te lire. Comme tu dis, pourquoi choisir. C’est une chance d’avoir une double culture, quelle qu’elle soit, c’est une richesse, cela te donne une ouverture d’esprit des le plus jeune âge et t’apprend qu’il n’y a pas qu’une seule vérité et qu’une seule manière de voir le monde. Mes 4 enfants franco-marocains en sont la preuve quotidienne.
Merci Patrick, ton commentaire touche le cœur du sujet. Tu le dis mieux que moi : la double culture apprend très tôt qu’il n’y a pas une seule vérité, ni une seule façon de regarder le monde. C’est précisément ce « léger décalage » dont je parle — celui qui empêche de s’endormir dans les évidences. On croit que c’est une complication ; c’est en réalité une longueur d’avance.
Et tu as la preuve vivante sous les yeux, en quatre exemplaires. Tes enfants n’auront pas à choisir une rive parce que tu leur as donné le pont dès le départ. C’est sans doute le plus bel héritage qu’on puisse transmettre : non pas une identité, mais la liberté d’en habiter deux. Merci d’être passé par ici.
Bonjour Fouad. Mon parcours est différent du tien. Née au Maroc et devenue française par mariage. Mais de culture française du primaire jusqu’au Bac, j’ai vu ma naturalisation comme une régularisation. Mon père amoureux de la culture française m’a toujours parlé en français et le reste de ma famille en arabe. Mais j’éprouve le même sentiment que toi et ne peux répondre à la question française ou marocaine ? Ayant toujours vécu au Maroc bien qu’ayant voyagé beaucoup en France et en Europe, je trouve cela étonnant. Attachée fortement à mon pays d’origine, je me sens également attachée à mon pays d’adoption. Un pont solide relie les deux rives. Tu l’as bien exprimé. Tous mes vœux de réussite à toi et ta petite famille
Merci Ouafa pour ce témoignage qui me touche d’autant plus qu’on se retrouve, je crois, des deux côtés du même pont. Nos chemins sont inversés — tu es née marocaine et devenue française, je suis né des deux rives — et pourtant nous arrivons au même endroit : cette impossibilité de répondre « française ou marocaine ? », non par confusion, mais parce que la question est mal posée.
Ta formule est très juste : avoir vécu ta naturalisation comme une régularisation. C’est exactement cela — le papier ne crée pas l’appartenance, il ne fait que reconnaître ce qui était déjà là. On n’adopte pas un pays qu’on porte depuis l’enfance ; on l’officialise.
Que tu te sentes attachée aux deux rives sans en renier aucune, c’est précisément la richesse dont je parle. Merci de l’avoir partagée ici, et merci pour tes vœux — je les retourne de tout cœur, à toi et aux tiens.
Hello Fouad,
Né comme toi sur la même terre, serions-nous frère, aurions-nous la même mère, « oui » ! le symbole est là avec cette incontournable liberté d’expression mais aussi pour ce qui me concerne de conscience.
Résultat d’une double culture devenue une, celle de ceux venus d’ailleurs et nés au Maghreb. Ainsi est née cette culture qui comme le mélange de l’eau et du vin a donné un 3eme sens ni eau, ni vin.
Bizarre cette comparaison pourquoi ne pas avoir choisi le Ricard, tout simplement le choix inconscient de mes racines. Ma région est la première productrice de vin au Maroc.
Un mélange qui formule une nouvelle couleur, une nouvelle lumière, cette troisième voie issue d’un des paradoxes de la vie et de l’histoire.
Je n’ai pas de passerelle ou de pont pour passer d’une culture a une autre, ma mémoire s’inscrit dans une histoire où le partage et l’accueil était inscrit dans la kémia (Le terme « kémia » vient de l’arabe signifiant littéralement « petite quantité ») cet amuse-gueule nord-africain traditionnellement servi lors des apéritifs, dans l’anisette comme dans le soin qu’on pouvait dispenser aux malheureux ou la protection de l’ancien que nous gardions à la maison.
J’ai connu les effets du ramadan avec l’illumination des mosquées, l’appel à la prière, le coup de canon pour marquer la rupture du jeûn et pour nous gamin le départ du gardien qui libérait la zone gazonnée.
Et là au cri de « a chincha la fava, me cago y la pega », terme dérive de l’arabe maghrébin et de l’italien avec un soupçon d’espagnol, nous jouions à saute-mouton cherchant à détruire le dos de l’adversaire.
J’ai connu le tour de France dessiné sur nos chemins de terre où billes en terre ou en agate remplaçaient les cyclistes Kubler, Hugo Koblet, Louison Bobet, Jacques Anquetil…
J’ai connu le montécao, ce petit gâteau de farine originaire d’Andalousie, avec du sucre glace, de la cannelle et de l’huile dont on retrouve un exemplaire similaire dans la pâtisserie marocaine appelée GHRIBIYA.
Et ce hakka meknassi : « LKarmous, Caoucaou y sardinas » conclué par plusieurs Babliba… mélange d’image culte hispano maghrébine. Cri de joie après un match de hand gagné.
Tant d’images, de souvenirs où l’expression des cultures, des traditions, des langues s’unissent, se mélangent pour nous créer un nouveau sens, une nouvelle forme, un nouveau gout…
Ce récit n‘est pas une fin, mais une porte entrouverte, celle qui invite à continuer d’écrire, ensemble, une langue qui n’appartient à personne et qui appartient à tous. Une symbiose des cultures qui donne naissance à une identité hybride, ni purement d’un côté ni de l’autre, mais quelque chose de nouveau et vivant. Cette « troisième voie » décrite, cette SYNTHESE, qui résonne comme une belle preuve que le partage et l’accueil peuvent créer plus que la somme des parties.
J’ai dit
Don Andres, ton commentaire n’en est pas un : c’est un texte, et un beau. Tu arrives sur mon pont et tu m’apprends que toi, tu n’en as jamais eu besoin — voilà la plus élégante des objections.
Car tu as raison, et la nuance est précieuse. Mon pont suppose deux rives qui demeurent distinctes, reliées mais reconnaissables ; toi, tu décris autre chose — non plus deux eaux qui se côtoient, mais un fleuve unique où elles se sont déjà mêlées avant ta naissance. Là où je relie, toi tu es la synthèse. L’eau et le vin qui ne font plus ni l’un ni l’autre, mais ce troisième goût dont tu parles si bien. Deux géométries d’une même richesse : le trait d’union d’un côté, la fusion de l’autre.
Et tes preuves sont irréfutables parce qu’elles sont délicieuses. Ton montécao andalou et notre ghribiya, c’est le même gâteau qui a oublié de choisir sa langue. La kémia, le coup de canon du ftour, ce saute-mouton crié en arabe, en italien et en espagnol dans la même phrase — tout cela ne se traduit pas, cela se vit. Ta mémoire n’a pas de frontière à franchir parce qu’elle a été métissée à la source.
« Une langue qui n’appartient à personne et appartient à tous » : je te vole la formule, frère de la même terre. Tu as dit, et tu as écrit. Et tu m’as donné envie d’un autre article. Merci.