Il existe des richesses qui ne figurent dans aucun bilan comptable, et que pourtant certains pays possèdent et d’autres ont laissé filer. L’hospitalité est de celles-là. Le Maroc, lui, ne l’a pas oubliée — et je crois que c’est l’une des plus belles choses que cette terre ait à offrir au monde.
Un jour, sur une piste de l’Atlas, ma moto m’a lâché loin de tout. Avant même que je comprenne d’où viendrait l’aide, un homme est sorti d’une maison de pierre, m’a fait signe d’approcher, et m’a installé à l’ombre avec un verre de thé. Il ne me connaissait pas. Il ne me reverrait jamais. Il n’attendait rien. Et pourtant, recevoir l’étranger lui semblait aussi naturel que respirer. Ce jour-là, comme tant d’autres, le Maroc m’a rappelé une évidence que le monde moderne s’emploie à oublier : accueillir n’est pas un service, c’est une manière d’être au monde.
Dans la culture marocaine, l’hôte que l’on reçoit n’est pas un dérangement à gérer : c’est un honneur qui vous est fait. On dit ici que l’invité est un cadeau, et qu’il vient avec sa bénédiction. Cette idée change tout. Là où une mentalité comptable verrait une dépense — un repas offert, un lit cédé, du temps donné —, la tradition voit une chance : celle de recevoir, et donc de grandir.
J’ai grandi dans cette idée, et il m’a fallu voyager pour mesurer à quel point elle n’allait pas de soi ailleurs. Recevoir, au Maroc, ce n’est pas sortir le strict nécessaire : c’est sortir le meilleur, quitte à se priver. Dans les maisons les plus modestes, on vous servira ce que la famille n’aurait pas mangé elle-même un jour ordinaire. Cette générosité-là n’est pas de l’ostentation ; c’est une forme de dignité. On se grandit en donnant. Et le pauvre qui reçoit dignement est, à cet instant, plus riche que le riche qui calcule.
Il y a, dans l’art marocain de recevoir, une attention aux gestes que je trouve bouleversante. Le thé que l’on verse de haut, encore et encore, parce que le remplir une seule fois serait expédier. Le pain rompu et partagé. La place que l’on fait, toujours, pour une personne de plus autour du plat — « il y a de la place pour qui aime », dit-on. Ces gestes ne sont pas du folklore pour touristes : ce sont les mots d’une langue silencieuse, celle qui dit à l’autre « tu comptes, ici et maintenant ».
Recevoir, au fond, c’est offrir du temps — la denrée la plus rare. C’est s’asseoir, ralentir, écouter, accepter de perdre une heure pour quelqu’un. Dans un monde qui mesure tout à l’efficacité, ce don du temps est presque subversif. Il affirme qu’il existe des choses plus importantes que le rendement : la rencontre, le lien, la chaleur d’une présence.
Je ne veux pas idéaliser, ni faire du Maroc un paradis perdu. Mais il faut bien constater ce que beaucoup de sociétés ont sacrifié au nom du progrès et du confort : précisément cette capacité à ouvrir sa porte.
Nous vivons de plus en plus barricadés. Des immeubles où l’on ignore le nom de son voisin de palier pendant dix ans. Des relations devenues transactionnelles, où le moindre service se monnaie ou se méfie. Une époque qui a érigé la prudence en vertu cardinale, au point de confondre l’inconnu avec la menace. On a gagné en sécurité, sans doute ; on a perdu en confiance. Et une société sans confiance est une société qui a froid, même quand elle est riche.
Le plus troublant, c’est que cette fermeture se déguise souvent en modernité, comme si garder ses distances était un signe de civilisation avancée. Je crois exactement l’inverse. La vraie marque d’une civilisation, ce n’est pas sa capacité à se protéger : c’est sa capacité à accueillir. Un peuple qui sait encore ouvrir sa porte à l’étranger a gardé quelque chose d’essentiel que d’autres, plus prospères, ont égaré en chemin.
Défendre l’hospitalité ne signifie pas la confondre avec l’angélisme. L’accueil vrai n’est pas l’absence de discernement ; c’est un choix, posé en conscience. On peut connaître les risques du monde et décider, malgré tout, de tendre la main — c’est même là que le geste prend toute sa valeur. L’hospitalité naïve n’existe pas : il y a seulement des gens qui ont choisi la confiance comme principe, et qui assument ce que ce choix comporte de vulnérabilité.
C’est en cela que j’en fais une conviction, et pas seulement une jolie tradition. Dans un monde tenté par le repli, par la peur de l’autre, par le chacun-chez-soi érigé en sagesse, continuer à recevoir est une forme de résistance tranquille. C’est affirmer, par des actes minuscules — un thé, une chaise, une porte ouverte —, que l’autre n’est pas d’abord un danger, mais une promesse.
Je dois avouer une chose : j’ai fini par faire de cette valeur mon métier. Accueillir des visiteurs, leur faire découvrir mon pays, veiller à ce qu’ils s’y sentent reçus et non traités — c’est mon travail au quotidien. Mais je me garde de croire que l’hospitalité s’achète ou se sous-traite. Ce que je vends, au fond, ce n’est pas un service : c’est l’accès à une chaleur qui existait bien avant moi, et que je ne fais que transmettre.
Car l’hospitalité ne m’appartient pas. Elle appartient à cet homme de l’Atlas qui m’a tendu un verre de thé sans rien attendre, à mille familles qui m’ont reçu comme un des leurs, à toute une culture qui a décidé, il y a longtemps, que l’étranger méritait le meilleur. Je n’en suis qu’un passeur. Et c’est peut-être pour cela que ce métier me rend si fier : il me permet de faire vivre, à mon échelle, ce que cette terre m’a appris.
Si j’aime tant l’hospitalité, c’est qu’elle est, au fond, le premier des ponts. Avant les grands discours sur le vivre-ensemble et le dialogue des cultures, il y a ce geste tout simple : ouvrir sa porte à quelqu’un qu’on ne connaît pas. Tout commence là. On ne construit pas de lien entre les peuples si l’on n’est pas capable d’accueillir un seul étranger à sa table.
Le Maroc m’a appris que cette capacité-là est un trésor, et qu’un trésor, ça se défend. Dans un monde qui se ferme, je continuerai d’ouvrir — et d’écrire, comme ici, que recevoir l’autre n’est pas une faiblesse, mais l’une des plus hautes choses dont l’homme soit capable.
La théière est sur le feu. Il y a toujours de la place pour une personne de plus.
4 réponses
Bravo Fouad pour tes lignes écrites avec le cœur !
L’hospitalité est une valeur universelle qui existe ailleurs et pas seulement au Maroc. J’ai vécu quelques mois en Égypte et je me souviens d’un jour où un ami et moi sommes tombés en panne d’essence à une station d’essence désaffectée transformée en une gargote dans le désert Lybien. Il était vers 16h en hiver et le jour déclinait. Le patron de la gargote, un vieil homme édenté, vêtu d’une djellaba sale préparait une sorte de ragoût dans une cuisine antique. Mon ami qui parlait le colloquial lui avait expliqué que nous aurions besoin d’un bidon de 5l pour nous rendre à notre étape où nous étions attendu. Il a répondu “inch Allah”
Deux heures passèrent ou peut-etre plus et je dis à mon ami : allons mangé un morceau du ragoût comme les autres qui s’arrêtaient pour se sustenter. Il m’a répondu : tu crois et je lui ai répondu : oui, allons y !
Alors que nous mangions du bout des lèvres un ragoût bien gras avec pommes de terre et carottes, un bidon a été glissé à côté de notre table. Je dis à mon ami, ne regarde pas qui l’a posé. Puis nous avons relevé la tête et vu le patron souriant et nous avons fini notre assiette, glissé quelques billets sur la table, salué le vieil homme et rejoint notre destination !!! Ce fait s’est passé il y a plus de 10 ans, mon ami est décédé mais je n’ai jamais oublié cette hospitalité discrète sans fard ni pompes mais directement du cœur !
Merci Marie-Paule, ton commentaire est lui-même un cadeau d’hospitalité. Et tu as entièrement raison : l’hospitalité n’appartient à personne, surtout pas à un seul pays. Ce que je célèbre dans ce texte, ce n’est pas une exclusivité marocaine, c’est une valeur que le Maroc a su garder vivante — mais qui, dès qu’on la rencontre, parle la même langue partout.
Ton histoire le dit mieux que tout mon article. Ce vieil homme édenté dans sa djellaba, ce bidon glissé sans un mot pendant que vous mangiez son ragoût — c’est exactement cela, l’hospitalité vraie : celle qui ne se montre pas, qui ne réclame rien, qui agit dans le dos pour ne pas gêner. « Sans fard ni pompes, directement du cœur », tu l’as dit parfaitement.
Que ce souvenir t’ait suivie plus de dix ans, intact, en dit long sur ce qu’il portait. Merci de l’avoir partagé ici. Avec toute mon amitié.
Merci Fouad
Je viens seulement de lire deux de tes textes.
La moto et l’hospitalité
Et je les trouve très agréablement écrits .
Écrits de Cœur dans un excellent français, avec simplicité et désir de vrai partage
les diverses pensées nées de ton expérience et de ta réflexion me touchent par leur sincérité et leur humanité.
Grand Merci et heureuse continuation.
Merci Marie-Odile, ton mot me touche d’autant plus qu’il salue exactement ce que je cherche en écrivant : non pas faire joli, mais écrire vrai, du cœur, et partager pour de bon. Que cela se sente à la lecture est le plus beau des compliments.
Puisque tu n’as découvert que deux textes, j’espère que tu auras envie d’en pousser d’autres portes — il y a sur le blog des pages plus personnelles encore, du côté de mes racines entre le Maroc et la France. Au plaisir de t’y retrouver, et merci pour ces mots qui donnent envie de continuer.