Le football n'a jamais été innocent

Le football n’a jamais été innocent

Ce que la Coupe du monde dit vraiment du sport, de la politique et de l’argent.

Cela fait plusieurs jours que ce texte attend, et que je n’arrive pas à l’écrire. D’abord à cause de la tristesse : la défaite du Maroc face à la France m’a laissé, comme des millions de supporters des Lions de l’Atlas, le cœur lourd et l’envie d’écrire en berne. Et puis parce que, passé le premier chagrin, une foule de questions se sont mises à tourner dans ma tête, sur les liens, bien plus étroits qu’on ne l’avoue, entre le sport, la politique et l’argent. Je publie donc aujourd’hui un texte que je n’ai pas réussi à écrire à chaud. Un regard critique, et sans lunettes roses, sur ce que ce grand cirque planétaire dit vraiment de nous. J’aime le football, sincèrement. C’est justement pour ça que je refuse de le regarder les yeux fermés.

Commençons par tordre le cou à un mythe confortable : l’idée que le sport serait « apolitique ». C’est faux, et ça l’a toujours été. Le sport et la politique ne sont pas deux mondes qui se frôlent par accident ; ils sont noués depuis l’origine. Les hymnes, les drapeaux, les délégations officielles dans les tribunes, les chefs d’État qui s’affichent avec les vainqueurs : rien de tout cela n’est neutre. Un but marqué n’est jamais qu’un but ; il devient, l’espace d’un soir, une affaire nationale.

Le sport et la politique, ce mariage qu’on feint d’ignorer

L’histoire est limpide pour qui veut la lire. Les régimes autoritaires ont toujours compris la puissance du stade, et s’en sont servis pour se donner un visage avenant. Les grandes compétitions ont été le théâtre de boycotts, de gestes de protestation, de propagandes en tout genre. Quand un pays gagne, c’est le pouvoir en place qui récolte un peu de la ferveur ; quand il accueille, c’est toute une communication d’État qui se met en branle.

Prétendre que « le sport doit rester en dehors de la politique » relève souvent, en réalité, d’une naïveté choisie, ou d’un intérêt bien compris. Car ceux qui exigent cette séparation sont fréquemment les premiers à instrumentaliser le sport dès qu’il les arrange. La vérité, c’est que le stade est une agora.

On y projette nos fiertés, nos rancunes, nos identités. Le nier, c’est se priver des moyens de le comprendre.

Le sportwashing, ou le sport comme vitrine

De ce constat découle une dérive moderne qu’on ne peut plus ignorer : le sportwashing. Le principe est simple et cynique, on utilise l’éclat du sport pour blanchir une image ternie. Organiser une grande compétition, racheter un club prestigieux, s’offrir des stars planétaires : autant de moyens, pour un État ou un pouvoir, de détourner les projecteurs de ce qu’il préférerait qu’on oublie.

Le choix de certains pays hôtes, la propriété de certains clubs par des fonds adossés à des États : ces sujets font débat, et ils le doivent. Non par acharnement, mais parce qu’un événement censé célébrer des valeurs universelles ne peut pas, dans le même mouvement, servir de paravent. Le football, devenu une monnaie d’influence, s’achète désormais comme on achète une campagne de relations publiques. Et nous, spectateurs, sommes la cible de cette opération de séduction, qu’on le veuille ou non.

Le miroir de nos fractures

Il y a plus dérangeant encore. Au-delà de l’esprit sportif que l’on célèbre, les matchs sont souvent le miroir des zones les plus sombres de nos sociétés. Sur la pelouse et surtout dans les tribunes se rejouent des conflits qui n’ont rien de sportif : rivalités entre nations chargées d’histoire, blessures coloniales jamais refermées, tensions entre cultures et entre religions. Certaines affiches ne sont pas des matchs, mais des règlements de comptes symboliques.

Le drapeau, ce bel objet de fierté, peut aussi devenir un étendard d’exclusion. La ferveur, si belle, bascule parfois en haine de l’autre. On a vu des rencontres embraser des rues, réveiller des chauvinismes, servir d’exutoire à des violences qui n’attendaient qu’un prétexte. Le football n’invente pas ces fractures ; il les révèle, et parfois les amplifie. Il est un miroir, et un miroir ne ment pas sur ce qu’on lui présente.

L’argent-roi

Reste le nerf de la guerre, celui qui explique une bonne part du reste : l’argent. Le football moderne est devenu une industrie colossale, où les droits de retransmission se chiffrent en milliards, où les salaires de quelques joueurs dépassent l’entendement, où des instances dirigeantes ont été éclaboussées par des scandales de corruption retentissants. On célèbre un jeu populaire, né sur les terrains vagues, et l’on peine à reconnaître ce qu’il est devenu : un marché.

Les enjeux économiques sont partout. Pour les clubs, chaque joueur est un actif que l’on achète, revend, amortit. Pour les pays hôtes, on agite la promesse de retombées mirifiques: tourisme, emplois, rayonnement. La réalité est souvent plus rude : des infrastructures pharaoniques parfois inutiles après la fête, des coûts qui explosent, une dette que les contribuables paient longtemps après que les caméras sont parties. Le spectacle est financé, in fine, par ceux qui l’acclament. Il faut avoir la lucidité de le dire.

Unir ou diviser : le double visage

Faut-il pour autant jeter le football avec l’eau du bain ? Ce serait aussi malhonnête que l’angélisme que je dénonce. Car le même sport qui divise sait aussi, parfois, réunir comme rien d’autre. Le football a ce pouvoir rare de faire descendre des villes entières dans la rue pour une joie partagée, de faire tomber, le temps d’un match, les barrières de classe, d’âge et d’origine. Il attise les nationalismes, oui, mais il crée aussi des fraternités que l’on croyait impossibles.

C’est cette ambivalence qu’il faut tenir, sans la trancher. Le football n’est ni le grand rassembleur béat que vante le discours officiel, ni seulement la machine cynique que fustige la critique facile. Il est les deux à la fois, comme les sociétés qu’il reflète. Le juger, c’est accepter cette complexité.

Le cœur lourd

Et puis il y a des soirs comme celui de ce France-Maroc, où tout ce que je viens d’écrire s’efface derrière une émotion brute. Pour la plupart des gens, une belle affiche. Pour moi, un déchirement: mes deux appartenances convoquées sur le même terrain, sommées de s’affronter, quand j’ai passé ma vie à les réconcilier. Ce soir-là, impossible de « choisir les ponts » : il fallait un camp. Et le mien penchait vers le Sud, vers le Maroc, sans hésiter.

Et le Maroc a perdu, deux à zéro. Depuis, la tristesse traîne. Je la lis chez les miens, je la partage avec des millions de supporters des Lions de l’Atlas, de Tanger à Lagouira, et de Paris à New York, partout où bat un cœur marocain. Cette peine collective, un peu ridicule vue de l’extérieur, « ce n’est qu’un match », est en réalité tout sauf ridicule.

Elle dit combien une équipe peut porter les espoirs, la fierté et l’identité de tout un peuple. On ne pleure pas un score. On pleure un rêve partagé qui s’arrête, et l’immense élan collectif qui l’accompagnait.
Ce que 2022 a rendu, aucune défaite ne le reprendra.
Mais qu’on me permette de sécher ces larmes par un souvenir plus grand que cette défaite.

Car ce que le football marocain a offert en 2022, première nation africaine et arabe à atteindre les demi-finales d’une Coupe du monde, aucun résultat ne pourra jamais le reprendre.

Cette épopée-là a fait bien plus que gagner des matchs : elle a offert à tout un continent, et à tout un monde longtemps relégué aux seconds rôles, une fierté immense et une forme de revanche symbolique.
Le football, à son sommet, est resté longtemps une affaire dominée par le Nord, où le talent du Sud était bon à exporter mais rarement à couronner. Voir, cet été-là, des rues exploser de joie de Casablanca à Bruxelles, voir des Africains et des Arabes de partout se reconnaître dans onze joueurs, c’était voir un ordre établi vaciller. Une défaite, aussi douloureuse soit-elle, ne raye pas cela. Les Lions ont perdu un match ; ils n’ont pas perdu ce qu’ils ont fait naître: cette conviction, désormais ancrée, que leur place est parmi les plus grands.

Aimer le jeu, les yeux ouverts

Alors non, le football n’a jamais été innocent. Il est politique, il est mercantile, il est le miroir de nos rivalités autant que de nos élans. Le célébrer sans le voir, c’est se faire complice de ses dérives. Mais le condamner en bloc, c’est passer à côté de ce qu’il a de plus précieux, cette chose que la douleur de ces derniers jours prouve mieux qu’aucun discours : sa capacité à nous faire vibrer et souffrir pour autre chose que nous-mêmes. Car il reste, sous les milliards et les drapeaux, quelque chose que rien n’a réussi à corrompre tout à fait : la beauté d’un geste juste, l’émotion d’un collectif, le gamin qui tape dans un ballon sur un terrain poussiéreux en rêvant plus grand que sa condition. Cette part-là, populaire, universelle, gratuite, est la vraie âme du jeu. Et c’est parce qu’elle mérite mieux que je refuse de fermer les yeux sur le reste.

Les questions que je n’arrive pas à taire

Puisque j’ai eu quelques jours pour ressasser, laissez-moi terminer non par des réponses, je n’en ai pas, et personne, honnêtement, ne les a, mais par les questions qui me travaillent depuis cette défaite.

Est-il vraiment « rentable », pour une machine économique aussi énorme que la Coupe du monde, qu’une « petite » nation comme le Maroc aille jusqu’au bout ? Une finale, ça se vend, ça se regarde, ça se monnaie. Et les affiches les plus « vendeuses » ne sont-elles pas, comme par hasard, celles qui alignent les plus grandes stars et les plus gros marchés ?

Une finale portée par un Mbappé, un Messi ou un Ronaldo ne pèse pas le même poids, en audiences et en recettes, qu’une finale des Lions de l’Atlas et de leurs joueurs moins « bankables ». Je pose la question : à qui profiterait, financièrement, que les mêmes gagnent toujours ?

Et les équipementiers ? Adidas, partenaire historique de la Coupe du monde, dépense des fortunes pour sa visibilité. Quand une équipe habillée par un concurrent, le Maroc, porté par Puma, grimpe trop haut et occupe l’écran match après match, à qui cela profite-t-il, et à qui cela coûte-t-il ? Un géant qui a investi pour être partout a-t-il intérêt à voir un rival lui voler la lumière ?

Attention : je ne parle pas de matchs truqués. Je n’en sais rien, personne ne peut l’affirmer, et accuser sans preuve serait indigne. Mais poser la question des intérêts colossaux qui entourent chaque résultat, ça, ce n’est pas du complotisme, c’est de la lucidité. Je n’ai pas les réponses. Je sais seulement que, depuis quelques jours, ces questions-là ne me quittent pas.

Et c’est peut-être ça, au fond, aimer le football : continuer à s’en émerveiller, tout en refusant d’être naïf.

Merci, les Lions. La tête haute.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Ces questions vous semblent-elles légitimes, ou déplacées ? Supporters des Lions de l’Atlas, comment vivez-vous l’après-défaite ? Et vous qui n’êtes pas d’accord avec mon regard, dites-le-moi surtout : c’est ainsi qu’on avance. Je vous lirai tous.

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2 réponses

  1. Bonjour Fouad,
    Ton article transpire la sincérité et l’émotion. Je ne te dirais pas que c’est juste du football; mais hélas c’est le football made By FIFA. Exactement comme le jeu éponyme sur console, sauf qu’en ce qui concerne le 1/4 de finale Maroc/France, l’équipe de France a été meilleure car plus préparée et habituée à ce type d’événement depuis des lustres. Disons leur Bravo.
    La coupe du Monde de football me rappelle les jeux de cirque du temps des romains: les Footballeurs c’est les Gladiateurs des temps modernes et les stades ont remplacé les arènes et les fans clubs c’est le peuple qui continue à demander du pain et des jeux.
    Pendant ce temps, les guerres continuent et nous regardons ailleurs. Vivement la finale.
    PS: Un excellent documentaire sur NETFLIX décortique la FIFA qui n’a jamais été une association à but non lucratif. Bon spectacle et Dima Maghrib.

    1. Merci Fouzi. Trois fois que tu passes commenter, et jamais pour flatter : à chaque fois tu ajoutes une pièce au raisonnement. Celle-ci est maîtresse.
      D’abord, tu as raison, et disons-le sans détour : bravo à la France. Elle a été meilleure, plus rodée, plus habituée à ces soirs qui pèsent une tonne. Le reconnaître n’enlève rien à ma peine — au contraire, ça l’honore. La grandeur d’un supporter, c’est aussi de savoir applaudir celui qui vient de le battre.
      Ton analogie romaine, elle, est la meilleure clé que je connaisse. Panem et circenses : deux mille ans plus tard, on n’a rien inventé, on a juste changé les arènes en stades et les gladiateurs en numéros dix. Et la FIFA a compris avant tout le monde que qui tient le cirque tient le peuple. « Made by FIFA », tu dis juste — tout est produit, calibré, monnayé, jusqu’à l’émotion qu’on croit spontanée.
      Mais le vrai coup de poignard de ton commentaire, c’est la phrase qu’on lit presque en passant : « pendant ce temps, les guerres continuent et nous regardons ailleurs ». Voilà la fonction politique du cirque, la vraie — non pas nous divertir, mais détourner le regard. Le stade est le plus beau des rideaux. Et pourtant… je m’obstine à tenir les deux bouts : le même cirque qui endort a réveillé, en 2022, une fierté que rien ne rachètera. Lucides sans être dupes, émus sans être naïfs — c’est l’équilibre impossible, et c’est le seul honnête.
      Je note le documentaire, je le regarderai. Merci d’alimenter le débat comme tu le fais. Vivement la finale, et la tête haute. Dima Maghrib.

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