Chaque année, quand revient le 14 juillet, je le vis d’une place un peu particulière. Franco-marocain, ancré au Maroc bien plus qu’en France, je ne célèbre pas cette date tout à fait comme on la célèbre à Paris. Et c’est peut-être justement depuis cette autre rive que j’en perçois le mieux le sens. Car ce que je retiens du 14 juillet, ce ne sont pas les feux d’artifice : ce sont trois mots, et ce qu’ils engagent.
Liberté, égalité, fraternité. On les récite si souvent qu’on finit par ne plus les entendre. Pourtant, à les regarder de loin, depuis un autre pays, une autre culture, ces mots retrouvent tout leur relief. On mesure mieux, à distance, ce qu’ils promettent, ce qu’ils exigent, et ce qu’ils ont d’universel. Une fête nationale, au fond, n’appartient pas seulement à une nation : elle appartient à tous ceux que ses valeurs concernent. Et ces valeurs-là nous concernent tous.
De ce triptyque, il en est un qui me parle plus que les autres, et ce n’est pas un hasard : la fraternité. La liberté et l’égalité sont des principes, des droits, des architectures. La fraternité, elle, est un sentiment — donc un choix, renouvelé chaque jour. On peut décréter l’égalité par la loi ; on ne décrète pas la fraternité. Elle se vit, ou elle n’existe pas.
Et c’est peut-être la plus exigeante des trois, parce qu’elle ne s’arrête pas à la porte de chez soi. Une fraternité qui ne concernerait que les siens, que ceux qui nous ressemblent, ne serait qu’un autre nom du clan. La vraie fraternité commence précisément là où finit la ressemblance : quand on tend la main à celui qui n’est pas de notre bord, de notre langue, de notre pays. C’est cette fraternité-là que je célèbre, quand je célèbre le 14 juillet depuis le Maroc, une fraternité qui traverse les frontières au lieu de s’arrêter à elles.
Car j’ai la chance de vivre, au quotidien, ce que cette valeur peut avoir de concret entre deux peuples. L’amitié entre la France et le Maroc n’est pas une formule diplomatique : c’est une réalité tissée de familles, d’histoires mêlées, de vies qui appartiennent aux deux rives à la fois. Je suis moi-même un de ces fils tendus entre les deux, et je sais combien ce lien, loin d’être une contradiction, est une richesse.
Célébrer les valeurs du 14 juillet depuis le Maroc, c’est donc affirmer une chose simple : les grandes valeurs n’ont pas de passeport. La fraternité française et l’hospitalité marocaine ne se font pas concurrence ; elles se répondent, elles se ressemblent, elles disent la même chose dans deux langues différentes. J’ai passé ma vie à faire dialoguer mes deux appartenances, et une date comme celle-ci me rappelle qu’elles n’ont jamais eu à choisir l’une contre l’autre. Elles se rejoignent, précisément, dans ce qu’elles ont de plus généreux.
Il y a une manière de fêter qui exclut — repli, entre-soi, célébration de ce qui nous sépare des autres. Et il y en a une autre, qui inclut : on fait une place à l’invité, on partage sa table, on célèbre ensemble ce qui pourtant n’appartient qu’à l’un. Cette seconde manière est, à mes yeux, la seule qui honore vraiment des valeurs comme celles du 14 juillet.
Une fête nationale vécue à l’étranger n’a de sens que si elle est ouverte — si elle rassemble au lieu de trier, si elle accueille l’ami d’une autre culture au lieu de dresser une frontière symbolique. L’inclusion n’est pas la dilution de ce que l’on est ; c’est la preuve de sa confiance. On n’invite l’autre à sa fête que lorsqu’on est assez sûr de soi pour ne pas craindre la différence. Et il me semble qu’il n’y a pas de plus belle façon de célébrer la liberté et l’égalité que de les partager avec ceux qui ne sont pas obligés d’y croire, mais choisissent de les respecter.
C’est là qu’intervient une valeur dont on parle moins ce jour-là, mais qui les tient toutes ensemble : le respect des cultures. Honorer sa propre culture n’oblige jamais à mépriser celle de l’autre. On peut aimer la France sans cesser d’aimer le Maroc, chérir une histoire sans renier l’autre, se réjouir d’une fête tout en respectant celles du voisin. Ce respect mutuel n’affaiblit personne ; il grandit tout le monde.
J’ai longtemps œuvré, à ma mesure, au sein de la communauté française du Maroc, et s’il est une chose que j’en retiens, c’est celle-ci : les liens les plus solides ne se construisent pas quand on efface les différences, mais quand on les respecte. Le dialogue des cultures n’est pas un slogan ; c’est un travail quotidien, fait de gestes minuscules, une invitation, une curiosité sincère, un mot dans la langue de l’autre. Le 14 juillet, célébré dans un pays ami, devient alors une petite leçon de ce respect : deux cultures qui se saluent sans se confondre.
Je regarde donc cette date depuis le Sud, depuis ma terre d’ancrage, avec la tendresse qu’on garde pour une part de soi. Je ne suis pas un spectateur de la France ; j’en porte une part, discrète mais réelle, comme je porte le Maroc en plein cœur. Et c’est peut-être cela, le privilège de ceux qui vivent entre deux rives : n’avoir pas à choisir quelle fraternité célébrer, parce qu’on les vit toutes les deux.
Dans un monde qui, un peu partout, redresse des murs et se replie sur ses peurs, ces valeurs-là me semblent plus précieuses que jamais. Non pas comme des reliques que l’on ressort une fois l’an, mais comme une boussole. Fraternité par-dessus les frontières, inclusion plutôt qu’entre-soi, respect plutôt que méfiance : voilà ce que je retiens du 14 juillet, et voilà ce que je souhaite, ce jour-là, aux deux pays que j’aime.
Car une fête, quelle qu’elle soit, ne vaut vraiment que par ce qu’elle relie. Et de cela, décidément, je ne me lasserai jamais : entre deux rives, il y aura toujours des ponts à célébrer.
Et vous, que représentent pour vous ces valeurs — la fraternité, l’inclusion, le respect des cultures — là où vous vivez ? Les fêtes que vous célébrez rapprochent-elles, ou séparent-elles ? Dites-le-moi en commentaire : c’est un dialogue qui me tient à cœur.