Je viens de lire le coup de gueule de Fouzi Zemrani sur l’incivisme au Maroc, et je l’ai refermé en hochant la tête. Il a raison, et il a le courage de le dire : ce mal n’a « ni classe sociale ni excuse ». Je ne vais pas répéter ce qu’il a magnifiquement démontré. Je voudrais plutôt ajouter ma pierre, depuis mes propres routes et mes propres convictions. Car sur ce sujet, il me reste deux ou trois choses sur le cœur.
Fouzi a tout dit de l’essentiel : que l’incivisme touche autant la villa avec piscine que le quartier populaire, que l’éducation en est la racine, que 2030 et son Mondial nous obligent. Il l’a fait avec des chiffres et une honnêteté que je salue. Allez le lire : « Incivisme au Maroc : arrêtons de blâmer les pauvres, le problème est aussi chez les nantis ». Mon propos ne le contredit pas, il le prolonge, par des chemins qu’il n’a pas empruntés.
Il est un espace public que Fouzi n’a pas abordé, et qui est pourtant le théâtre quotidien de nos pires incivilités : la route. Moi qui la parcours à moto, je la vois de très près, et je peux vous dire qu’elle ne ment pas.
Le feu grillé sans hésiter. Le clignotant qu’on n’utilise jamais, comme si annoncer son intention était une faiblesse. La priorité refusée. Le klaxon dégainé une demi-seconde après le feu vert. Le stationnement en double, en triple file, sur le passage piéton, sur le trottoir, même devant les écoles. Le téléphone à la main à quatre-vingts kilomètres-heure, en voiture ou en mot. Le dépassement dans le virage, qui joue la vie des autres à pile ou face.
Et là encore, comme le dit Fouzi, aucune classe sociale n’est épargnée. Le gros 4×4 garé sur le trottoir et le vieux triporteur à contre-sens commettent la même faute : ils ont décidé que la règle, c’était pour les autres. La route est démocratique dans l’incivilité.
Or conduire, c’est vivre ensemble à grande vitesse. C’est un contrat de confiance permanent : je te laisse passer parce que je sais que tu t’arrêteras à ton tour. Quand ce contrat se brise, ce n’est pas seulement du désordre, c’est du danger de mort. Chaque année, nos routes comptent parmi les plus meurtrières, et derrière les statistiques, il y a des familles brisées. J’ai souvent écrit ce que la route m’a appris ; elle m’a aussi appris cela : le civisme n’est pas une politesse, c’est parfois une question de survie.
Nous, motards, avons pourtant un geste qui prouve que le respect est possible : ce salut que l’on s’adresse entre inconnus. La preuve qu’un peu d’attention à l’autre ne coûte rien, et change tout.
Il existe un autre espace public, tout neuf, et déjà bien sali : les réseaux sociaux. Fouzi cite l’agressivité et les propos hostiles dans la rue ; je crois qu’ils ont trouvé en ligne un terrain encore plus fertile.
Derrière l’écran, protégé par l’anonymat, on insulte, on humilie, on colporte la rumeur, on détruit une réputation en trois commentaires. On dirait que la distance et le pseudonyme ont aboli toute retenue. Ce que nous n’oserions jamais dire en face, nous l’écrivons sans trembler en commentaires Facebook, Instagram, ou autres.
C’est pourtant le même civisme qui est en jeu. Un espace partagé n’est pas moins réel parce qu’il est numérique. Et un mot peut blesser aussi profondément qu’un coup. Apprendre à nos enfants à respecter la rue sans leur apprendre à respecter l’écran, ce serait ne faire que la moitié du chemin.
Fouzi a parlé des déchets et des plages. Je voudrais insister sur une ressource plus précieuse encore, et plus menacée : l’eau.
Le Maroc traverse un stress hydrique historique. Les barrages baissent, les nappes s’épuisent, des régions entières s’inquiètent pour demain. Et pourtant, combien de robinets qui coulent pour rien, de tuyaux crevés qu’on ne répare pas, de gaspillages quotidiens que nous ne voyons même plus ?
Quand les concierges d’immeubles « nettoient » le trottoir à grands coups de tuyau, c’est à croire que les carreaux de ciment pourront pousser. Quand l’arrosage urbain est programmé en dépit du bon sens, l’eau ruisselle sur le goudron pour aller se perdre dans la prochaine bouche d’égout. Quand les piscines se vident bien trop souvent et que leur eau n’est même pas utilisée pour arroser.
Salir et gaspiller ce qui devient rare, c’est l’incivisme dans sa forme la plus grave, car il ne vole pas seulement le présent : il vole l’avenir de nos enfants.
On croit souvent que le civisme n’est qu’une affaire de bonnes manières. C’est bien plus que cela. Le civisme, c’est le niveau de confiance qu’une société se fait à elle-même.
Un pays où l’on respecte la file, la parole donnée, le bien commun, est un pays où l’on peut entreprendre, investir, construire, parce qu’on sait à quoi s’attendre. Un pays où chacun triche un peu est un pays qui avance avec un frein à main. On mesure le développement en kilomètres d’autoroute et en points de croissance ; on oublie qu’il se mesure aussi en confiance.
Et la confiance, cela se cultive geste après geste, dans le plus ordinaire du quotidien.
Le hasard du calendrier donne à ces lignes une résonance particulière : nous célébrons aujourd’hui le Mawlid, la naissance du Prophète. Or quelle plus belle façon d’honorer un homme que de suivre son exemple, plutôt que de se contenter de le fêter ? Le Mawlid ne devrait pas être qu’un jour de chants et de douceurs. Il devrait être un rappel : celui que nous célébrons a passé sa vie à enseigner le respect de l’autre, jusque dans les gestes les plus infimes du quotidien.
J’en arrive à ce qui me tient le plus à cœur, et que je dis avec prudence. Nous sommes un peuple profondément croyant. Nous invoquons Dieu à chaque phrase, nous remplissons les mosquées, nous jeûnons, nous récitons. Et pourtant, notre comportement dans l’espace public contredit souvent ce que notre religion nous enseigne. Comment expliquer ce paradoxe ?
Que l’on me comprenne bien : je ne fais ici aucun prêche, et je ne juge la foi de personne. Je relis simplement, en citoyen, un patrimoine que nous partageons. Car si nous appliquions vraiment ce que le Coran nous dit du vivre-ensemble, nous serions un modèle de civisme. Le texte est limpide. Peut-être, justement, ne le comprenons-nous pas assez, à force de le réciter sans le méditer.
Sur la propreté et l’environnement, le Coran est explicite : « Et ne semez pas la corruption sur la terre après qu’elle a été réformée » (Al-A’raf, 7:56). Jeter ses ordures dans la rue, souiller une plage, gaspiller l’eau : n’est-ce pas exactement « semer la corruption sur la terre » ?
Sur l’arrogance et le vacarme, écoutez la sagesse de Luqman à son fils : « Ne foule pas la terre avec insolence… Sois modeste dans ta démarche, et baisse ta voix » (Luqman, 31:18-19). Que dire de plus juste face au klaxon rageur, au moteur qu’on fait hurler la nuit, à celui qui se croit tout permis parce qu’il roule dans une belle voiture ?
Sur le gaspillage : « Mangez et buvez, mais sans excès » (Al-A’raf, 7:31), et cet avertissement terrible : « les gaspilleurs sont les frères des diables » (Al-Isra, 17:27).
Sur l’honnêteté dans les affaires, alors qu’on veut lutter contre les arnaques d’ici 2030 : « Malheur aux fraudeurs qui exigent la pleine mesure quand ils achètent, et qui trichent quand ils vendent » (Al-Mutaffifine, 83:1-3), et « donnez la juste pesée, ne faussez pas la balance » (Ar-Rahman, 55:9).
Sur la parole donnée et la probité, socle de toute vie commune : « Ô vous qui croyez, remplissez fidèlement vos engagements » (Al-Ma’ida, 5:1), « restituez les dépôts à leurs ayants droit, et jugez avec équité » (An-Nisa, 4:58).
Sur le respect de l’autre, jusque dans les mots : « dites aux gens de bonnes paroles » (Al-Baqara, 2:83), et cette sourate qui interdit de railler autrui, de médire, d’espionner (Al-Hujurat, 49:11-12), comme une réponse directe à l’incivisme des écrans.
Sur le voisinage, enfin, la recommandation de bienfaisance « envers le voisin proche et le voisin lointain » (An-Nisa, 4:36).
Et puisque je parlais de la route, la tradition prophétique est saisissante d’actualité. À des compagnons assis sur le bord du chemin, le Prophète recommanda de « donner à la route son droit », qu’il définit ainsi : baisser le regard, ôter ce qui nuit aux passants, rendre le salut, encourager le bien (rapporté par al-Bukhari et Muslim). Voilà, en une phrase vieille de quatorze siècles, le meilleur code de la route civique qui soit. On y ajoutera ces principes que tout Marocain connaît : « la propreté est une part de la foi », « ôter de la route ce qui gêne est une aumône », et cette règle d’or, « point de préjudice ni de dommage » (hadiths).
Le constat est troublant. Tout est là, depuis toujours, dans ce que nous vénérons. La faille n’est pas dans le texte ; elle est dans l’écart entre ce que nous récitons et ce que nous vivons. Nous avons parfois réduit la religion à des rites, en oubliant qu’elle est d’abord une éthique de la relation à l’autre.
Or on ne saurait honorer le Ciel en salissant la terre qu’Il nous a confiée.
Et puisque nous fêtons aujourd’hui sa naissance, souvenons-nous : honorer le Prophète, ce n’est pas seulement célébrer le Mawlid. C’est, plus humblement, donner à la route son droit, le respect à son voisin, et à notre pays le respect qu’il mérite.
Reste la question qui, pour moi, résume tout. Nous aimons notre pays, cela ne fait aucun doute. Nous l’aimons bruyamment : les drapeaux aux fenêtres les soirs de match, la fierté qui nous gonfle le cœur quand les Lions font trembler le monde, l’émotion quand on entend l’hymne à l’étranger.
Mais aimer un pays, est-ce seulement agiter son drapeau ? Ou est-ce aussi respecter sa rue, son eau, son voisin, son patrimoine ? Le vrai patriotisme n’est pas dans les grands soirs. Il est dans le geste minuscule et quotidien : le déchet qu’on garde en main jusqu’à la poubelle, la file qu’on respecte, la priorité qu’on laisse, le mot qu’on retient. On n’aime pas vraiment ce qu’on abîme.
En 2030, le monde entier posera les yeux sur nous. On construira des stades magnifiques, on refera les avenues. Mais nos visiteurs ne se souviendront pas d’abord du béton : ils se souviendront de nous, de notre légendaire hospitalité, ou de son contraire. Ce sera l’occasion de montrer au monde le vrai visage du Maroc, cette joie de vivre et cette élégance de cœur qui font notre réputation.
Mais soyons honnêtes : même s’il n’y avait aucune caméra, même sans Mondial, notre pays mériterait ce respect. On ne devient pas civique pour l’image. On le devient par amour. Par amour d’un pays qu’on a la chance d’habiter, et qu’on veut laisser plus beau qu’on ne l’a trouvé.
Le civisme, au fond, n’est rien d’autre que cela : une manière discrète, tenace et sincère d’aimer le Maroc.
Et vous, qu’est-ce que le civisme évoque pour vous : une contrainte, ou une forme d’amour du pays ? Quel est le petit geste que vous aimeriez voir changer, dans votre rue, sur votre route, autour de vous ? Dites-le-moi en commentaire, et merci à Fouzi Zemrani d’avoir ouvert ce débat que nous devons, tous, faire vivre.
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4 réponses
Personnellement j’ai du mal quand le propos est appuyé sur des références religieuses quelque soit la dite-religion puisqu’on retrouve plus ou moins les mêmes diktats !
Je suis profondément athée et la religion n’est aucunement une référence ! Elle me fige, m’empêche de réfléchir. Elle a fait partie de mon éducation mais je l’ai très vite abandonnée dès l’âge de 11-12 ans où j’ai annoncé à mes parents très catholiques que je ne croyais pas en Dieu. Cela ne fut pas accueilli sérieusement mais cela l’était et est resté depuis toujours.
Pour revenir à l’essence de ton propos le civisme, je dirais que c’est simplement un vœu pieux dans le sens où tu décris un monde utopique. L’essence humaine est bien plus vil que cela. Tout le monde n’est pas beau et tout le monde n’est pas gentil. Je ne crois pas qu’un jour l’homme sera pleinement respectueux de l’autre. Il aura toujours envie d’outrepasser , d’écraser, de devancer, de détruire même si le regret l’habite. L’être humain s’est développé et continue à se developper sur ce modèle.
Je ne crois pas dans un monde meilleur.
Chaque être a ses propres valeurs qui peuvent faire partie des diktats basiques d’une religion tels “tu ne tueras point”, “tu ne voleras pas”,
“Tu ne tricheras pas” ect….. mais il se construit face à l’autre voir contre l’autre et aussi bon sois tu, rien ne changera ! Les philosophes l’expliquent fort bien depuis les Anciens (de la Grèce) jusqu’à ceux d’aujourd’hui.
Pas optimiste mais factuelle !
Bises xxxx
Coucou Marie-Paule, et merci — c’est exactement ce genre de désaccord franc que j’espère en écrivant. Tu ne me flattes pas, tu me réponds : c’est plus précieux.
Sur la religion, d’abord : je respecte pleinement ton athéisme, et je n’ai aucune envie de t’en faire bouger. Mais laisse-moi lever un malentendu. Dans ce texte, je ne prêche pas et je ne convertis personne — je cite le Coran comme un patrimoine partagé, pas comme un dogme. Mon propos s’adresse d’abord aux croyants, sur leur propre terrain : « vous invoquez ce texte à chaque phrase, puis vous le contredisez dans la rue ». C’est un miroir que je leur tends, pas une prière que je t’impose. Et la preuve que tu me donnes toi-même est la plus belle : tu portes « tu ne voleras pas, tu ne tricheras pas » sans aucun Dieu derrière. C’est donc bien que cette éthique-là est humaine avant d’être religieuse. Là-dessus, nous sommes d’accord.
Sur l’homme, en revanche, je tiens ma position — avec tout le respect que je te dois. Tu as raison sur la part sombre : oui, l’humain veut souvent écraser et devancer. Mais le civisme n’a jamais été le pari que l’homme est bon. C’est l’effort, patient et jamais gagné, pour contenir ce qu’il a de moins bon. La civilisation, ce n’est pas une nature, c’est une digue. Et je ne peux pas te suivre jusqu’au « rien ne changera » : bien des choses ont changé — nous n’avons plus d’esclaves, plus de duels au petit matin. Le progrès moral existe, en zigzag, jamais acquis, mais réel.
Alors non, je ne suis pas naïf. Mais entre ta lucidité qui renonce et un entêtement qui fait sa part (comme la légende du Colibri, de Pierre Rabhi), je choisis le second — non parce que je suis sûr de gagner, mais parce que renoncer, lui, garantit que le pire l’emporte. Et puis, tiens : une amitié capable de débattre de Dieu et de la nature humaine par-dessus des « bises », n’est-ce pas déjà une petite preuve que le lien vaut mieux que la méfiance ? Je t’embrasse fort.
Bonjour Fouad,
Je te remercie d’avoir relayé mon « Coup de Gueule » qui en fait un cri d’appel au civisme de nos concitoyens. On ne peut pas continuer à vivre de cette manière égocentrique , frisant parfois le narcissisme, et oublier le minimum syndical qui est de respecter les autres à tout les moments et les lieux où nous sommes forcés de les rencontrer.
Il est vrai que la Sira du Prophète nous enseigne beaucoup sur la manière de vivre ensemble. Elle ne se lit pas uniquement, elle s’étudie et doit être appliquée à la lettre et ce malgré le temps qui passe : elle est toujours d’actualité et s’adapte à toutes les vicissitudes que l’existence nous réserve.
Ceci étant, ne dit on pas que les routiers sont Sympas?
Bonne continuation à toutes et à tous.
Merci Fouzi, mais le mérite te revient : cet article n’est que l’écho du tien. C’est ton coup de gueule qui a ouvert le débat ; moi, je n’ai fait que prolonger le sillon. Et tu mets le doigt sur l’essentiel : un patrimoine, ça ne se récite pas, ça s’applique — c’est exactement la faille que je pointais, cet écart entre ce qu’on proclame et ce qu’on vit dans la rue.
Quant à ta pointe finale, je la relève avec le sourire : oui, les routiers sont sympas ! Nous, motards, en avons même fait un geste — ce petit salut entre inconnus qui prouve, à lui seul, que « donner à la route son droit » n’est pas une utopie. À nous de le contaminer, kilomètre après kilomètre. Avec toute mon amitié, et Dima Maghrib.