Cet été, Marrakech suffoque. Le thermomètre frôle les 42 degrés, et notre ville ocre, privée de plus en plus de son ombre, m’est apparue pour ce qu’elle est en train de devenir : une fournaise. Un récent reportage a mis des mots sur une colère que je porte depuis longtemps. Alors je prends la plume à mon tour, non pas en spectateur, mais en Marrakchi qui aime sa ville et qui la regarde perdre ce qu’elle avait de plus précieux : ses arbres.
Je veux d’abord rendre à César ce qui lui appartient. Ce texte doit beaucoup à l’excellent reportage d’Ayoub Ibnoulfassih, paru dans Les Inspirations ÉCO (leseco.ma) le 9 juillet 2026 sous le titre « Marrakech : la bataille de l’ombre face à la canicule ». Un travail précis, courageux, qui dit tout haut ce que beaucoup d’entre nous ressentent tout bas. Qu’il en soit remercié : je vais m’appuyer largement sur ses constats, car ils méritent d’être lus et répétés.
Il faut avoir grandi ici pour mesurer ce qu’on a perdu. J’ai grandi au Guéliz, dans cette ville que j’aime, à une époque où ses avenues étaient bordées d’arbres, où l’on marchait à l’ombre, où le vert n’était pas un luxe mais le décor ordinaire du quotidien. Le reportage le dit sans détour : c’est précisément au Guéliz et dans la Médina « où battait naguère le poumon végétal de la ville » que la saignée a été la plus rude. Des arbres centenaires abattus, notamment près de l’Arsat El Harti, l’un des derniers grands jardins hérités du passé.
Je ne peux pas lire ces lignes froidement. Ce sont les arbres de mon enfance qu’on abat. Ce sont des décennies de patience végétale qu’on efface en une matinée de chantier. Et pour quoi ? Pour du béton.
Le mal a un nom : la fièvre du foncier. Au fil des ans, les villas arborées, avec leurs jardins et leurs patios plantés, ont cédé la place à des immeubles où la verdure n’a plus droit de cité. Un acteur associatif cité dans le reportage résume la tragédie d’une phrase qui devrait tous nous faire honte :
« Ailleurs, les villes plantent pour se rafraîchir. Ici, nous arrachons ce que nos aînés ont mis des décennies à faire grandir. »
Et quand le tissu associatif alerte, il se heurte au silence. « Nous ne cessons d’alerter depuis des années. Les réunions se succèdent, et les arbres continuent de tomber. Nous prêchons dans le désert », confie encore ce responsable associatif. Voilà où nous en sommes : une ville qui arrache ses arbres pendant que le reste du monde se bat pour en planter.
Il y a, dans ce que décrit le reportage, un détail qui me met particulièrement en colère : l’ombre est devenue payante. Le peu de fraîcheur qui subsiste est accaparé par les terrasses de cafés, étalées sur les trottoirs. Autrement dit, pour s’abriter du soleil, il faut désormais consommer. Comme le soulignent les botanistes et les militants, l’ombre devrait relever « du service public au même titre que l’éclairage, et non d’un privilège réservé aux clients ».
Qu’on y pense un instant. Dans une ville où l’on meurt un peu de chaud dès juillet, la fraîcheur, ce besoin vital, est devenue une marchandise. Le pauvre, le passant, l’usager des transports, le petit métier de la rue, celui qui n’a ni voiture climatisée ni terrasse à s’offrir, se retrouve littéralement sans refuge. L’ombre gratuite, celle des arbres, était la plus démocratique des richesses. Nous l’avons dilapidée.
Le plus rageant, c’est que nous avions la solution sous les yeux, depuis des siècles. La médina traditionnelle, avec ses murs épais, ses ruelles étroites qui se protègent mutuellement du soleil, ses patios, reste un chef-d’œuvre de fraîcheur naturelle. Le reportage rapporte le constat d’un architecte, vice-président du Syndicat des architectes du Maroc : une délégation étrangère a mesuré jusqu’à 20°C d’écart entre la rue surchauffée et le cœur des bâtiments anciens. Vingt degrés, sans une goutte de climatisation.
« Ce savoir ancestral a pourtant été délaissé au profit d’un béton qui n’offre aucune isolation. »
Cette phrase résume tout notre égarement. Nous avons tourné le dos à l’intelligence de nos anciens pour lui préférer un urbanisme importé, hors-sol, qui transforme nos rues en fours. Nous avons oublié que la conception d’une ville décide, comme le dit le même architecte, « non seulement du lien social possible, mais jusqu’à la fraîcheur des maisons ». Une ville qui perd son ombre perd aussi son art de vivre, ses terrasses partagées, ses rencontres à l’abri d’un ficus. Elle perd son âme.
Le comble, c’est que le mouvement s’accélère au lieu de s’inverser. Les chantiers actuels d’élargissement des rues et des boulevards, censés fluidifier la circulation, sacrifient au passage les derniers alignements d’arbres et rétrécissent encore les trottoirs. On gagne quelques mètres d’asphalte, on perd des dizaines d’années d’ombre. On bitume davantage une ville qui étouffe déjà, on remplace le vivant par le minéral, exactement là où il faudrait faire l’inverse.
Je veux le dire avec mesure, car je ne cherche pas de coupables faciles : ceux qui pensent à l’urbanisation de Marrakech et ses plans de développement ont, j’en suis sûr, la ville à cœur. Mais je les appelle, avec respect et fermeté, à regarder ce que ces choix produisent sur le terrain. Élargir une rue en abattant ses arbres, en 2026, alors que la planète brûle, ce n’est pas moderniser une ville : c’est la condamner à la surchauffe.
Car partout dans le monde, des villes ont fait le pari inverse, et cela marche. Ce ne sont pas des rêves d’écologistes, ce sont des projets concrets, mesurés, réussis.
À Medellín, en Colombie, le programme des « Corredores Verdes » a créé depuis 2016 une trentaine de corridors verts, planté près de 880 000 arbres et 2,5 millions de plantes, et fait baisser la température moyenne de la ville de plusieurs degrés en seulement trois ans. Une ville de béton devenue respirable. À Paris, le projet « Cours Oasis » transforme les cours d’écoles en îlots de fraîcheur ouverts au quartier, reliés en un véritable réseau de refuges contre la chaleur. À Milan, le « Bosco Verticale », ces tours-forêts de l’architecte Stefano Boeri, hébergent des milliers d’arbres et rafraîchissent leur voisinage. À Barcelone, les « superilles », ces superîlots rendus aux piétons et à la végétation, ont déjà reconquis une part immense de l’espace public sur la voiture.
Medellín, Paris, Milan, Barcelone : autant de preuves qu’une autre voie existe. Que planter n’est pas une lubie, mais une politique. Et que la fraîcheur d’une ville se décide, rue par rue, arbre par arbre.
Alors non, je ne me résous pas. Je refuse que Marrakech, la ville que le monde entier vient admirer, devienne l’ombre d’elle-même, au sens propre. Il n’est pas trop tard, mais il est tard. Il faut un plan de végétalisation ambitieux, des îlots de fraîcheur pensés quartier par quartier, la protection absolue des arbres qui restent, et le courage de renouer avec le génie climatique de notre médina.
Marrakech n’a pas hérité de son surnom de « Joyeuse » par hasard. Mais on ne reste pas joyeux dans une fournaise. Rendre à cette ville son ombre, ses arbres, sa fraîcheur, ce n’est pas un caprice de nostalgique : c’est une question de santé publique, de dignité, et d’amour pour un lieu. Nos aînés ont planté pour nous. La moindre des choses serait de ne pas tout arracher, et de planter à notre tour pour ceux qui viennent.
Encore merci à Ayoub Ibnoulfassih pour son reportage, qui a réveillé ma plume.
Et vous, comment vivez-vous ces étés de plus en plus brûlants dans votre ville ? Avez-vous, vous aussi, vu disparaître des arbres qui comptaient ? Dites-moi en commentaire ce que l’ombre représente pour vous, et ce que nous pourrions faire, ensemble, pour la rendre à nos rues.