Pourquoi je vis à Marrakech

Pourquoi je vis à Marrakech

Je ne l’ai pas vraiment choisie. J’y ai grandi, et j’ai choisi d’y rester.

« Pourquoi Marrakech ? » C’est sans doute la question qu’on me pose le plus. On l’attend pleine de romantisme — un coup de foudre d’adulte, une décision héroïque, un matin où j’aurais tout plaqué pour la ville ocre. La vérité est plus simple, et je la trouve plus belle : je ne suis pas venu à Marrakech, j’y ai grandi. Et c’est plus tard, devenu homme, que j’ai vraiment choisi d’y rester.

Je suis né à Casablanca, en 1975. J’avais six ans quand des circonstances familiales m’ont amené à Marrakech, en 1981, avec ma mère, qui est française. On ne choisit pas, à six ans, la ville où l’on pose ses valises. On y atterrit, et on grandit avec ce qu’on vous donne. Ce qu’on m’a donné, c’est Marrakech — et je n’ai jamais cessé de mesurer la chance que ce fut.

J’y ai grandi, tout simplement

Depuis ce jour de 1981, je n’ai pratiquement jamais quitté Marrakech. J’y ai fait toute ma scolarité, au lycée Victor-Hugo, jusqu’au bac en 1994 ; j’y ai poursuivi mes études supérieures de commerce ; j’y ai construit, peu à peu, l’essentiel de ma vie. La France, elle, c’était les vacances d’été — ces étés chez mes grands-parents, où je retrouvais l’autre moitié de mon histoire, celle de ma mère.

J’ai donc grandi entre deux pays, mais pas à parts égales. Le Maroc était le quotidien, l’école, les amis, les rues que je connaissais par cœur ; la France était la parenthèse estivale, aimée mais lointaine. On ne se rend pas compte, enfant, de ce que cette géographie dépose en vous. On croit que c’est normal d’appartenir à deux endroits. Il faut parfois un éloignement pour comprendre où bat vraiment son cœur.

L’année où j’ai compris

Cet éloignement, je l’ai vécu une fois pour de bon. J’ai passé mon année de Première en France — une année entière, pleine, loin de Marrakech. C’était censé être un retour vers une part de moi. Ce fut une révélation, mais dans l’autre sens : c’est là, paradoxalement, que j’ai compris que mon pays était le Maroc.

Loin de Marrakech, j’ai senti ce qui me manquait, et ce manque avait la précision d’une boussole. La lumière n’était pas la même. Le rythme me semblait sec, pressé, un peu froid. Les gens étaient courtois mais distants, et je cherchais sans la trouver cette chaleur qui va de soi, là-bas, chez moi. Cette année loin de Marrakech ne m’a pas rapproché de la France : elle m’a révélé marocain. J’y suis rentré en sachant, pour la première fois clairement, de quel côté de la Méditerranée se trouvait ma maison.

Ce qui m’a fait rester

On peut grandir quelque part et le quitter ensuite. Si je suis resté à Marrakech, ce n’est donc pas seulement par habitude d’enfance — c’est parce que la vie y a planté, à l’âge adulte, les racines les plus profondes. C’est ici que j’ai rencontré l’amour. C’est ici que j’ai fondé une famille avec Meriame, mon épouse.

Voilà le vrai choix, celui qu’aucune circonstance n’a fait à ma place. On ne reste pas dans une ville pour ses murs : on reste pour ceux qu’on y aime. Le jour où j’ai construit un foyer à Marrakech, la question de partir a cessé d’exister. Mes racines d’enfance s’étaient prolongées en racines d’homme, et celles-là, je les avais choisies. Marrakech n’était plus la ville de mon arrivée ; elle était devenue celle de ma vie.

La lumière, et l’Atlas au loin

Reste tout ce qui, jour après jour, confirme ce choix. La lumière, d’abord — cette qualité de lumière qu’on ne trouve nulle part ailleurs, cette façon qu’a le soleil de fin d’après-midi d’incendier les murs ocre et de tout réchauffer d’un or qui ne dure que quelques minutes et qu’on attend chaque jour.

Et derrière la ville, presque irréels, les sommets de l’Atlas, parfois blancs de neige sous la chaleur. On vit à Marrakech avec la montagne en toile de fond et l’évasion à portée de main. Cette géographie tient une promesse de douceur qui finit par vous sembler indispensable. Quand on a grandi dans cette lumière, les autres paraissent toujours un peu pâles.

Les gens, et l’art d’être ensemble

Mais ce qui m’ancre le plus, c’est la manière qu’ont les gens, ici, d’être au monde. Une chaleur humaine qui ne se commande pas : le voisin qui prend de vos nouvelles, le thé qu’on vous offre, les conversations qui s’éternisent sans qu’on regarde l’heure. Le temps, à Marrakech, n’appartient pas tout à fait à l’horloge ; il appartient aux liens.

C’est précisément ce qui m’avait manqué pendant mon année française, et que j’ai retrouvé avec soulagement en rentrant. On y perd en efficacité ce qu’on y gagne en humanité — et j’ai compris, très tôt, de quel côté penchait pour moi la vraie richesse.

Le travail, et la place qu’on prend

Il y a enfin le sens. Mes études de commerce, je les ai faites ici, et c’est ici que j’exerce un métier que j’aime : faire découvrir ce pays, le donner à vivre à ceux qui le traversent. Marrakech n’est pas seulement le décor de ma vie ; elle est la matière même de mon travail. La connaître de l’intérieur, l’aimer, en parler avec les mots de quelqu’un qui y vit et non qui la visite — c’est ce qui donne du prix à ce que je fais.

On s’attache aussi à un lieu par ce qu’on y devient. À Marrakech, j’ai trouvé une place, une utilité, une façon de contribuer. Et un homme qui se sent à sa place quelque part ne cherche plus tellement ailleurs.

La rive où mon pont s’ancre

J’ai longtemps dit que j’avais choisi les ponts plutôt que les rives. C’est vrai. Mais un pont a toujours une rive d’ancrage — celle où reposent ses fondations, celle d’où il s’élance vers l’autre. La mienne est ici, à Marrakech. C’est depuis cette terre que je regarde le reste du monde, que je tends la main vers la France de ma mère, que je relie ce que je suis à ce dont je viens.

Alors pourquoi Marrakech ? Parce que j’y ai grandi sans l’avoir choisi, et que, devenu homme, je l’ai choisie pour de bon — par amour, par fidélité, par évidence. La vie m’y avait conduit ; j’ai décidé d’y rester. Et de toutes les décisions d’une existence, rester là où l’on est pleinement soi est peut-être la plus simple, et la plus juste.

Et vous, y a-t-il un lieu qui vous a façonné plus que vous ne l’avez choisi — une ville, un village, une maison devenue « chez vous » sans grande décision ? Racontez-moi, en commentaire, l’histoire de votre ancrage. J’ai l’intuition qu’on est plus nombreux qu’on ne croit à avoir été adoptés par un lieu autant qu’à l’avoir adopté.

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