À quelques jours seulement du troisième anniversaire du séisme d’Al Haouz près de Marrakech, je n’arrive pas à écrire sur autre chose. Marrakchi, j’ai la montagne à ma porte, ces sommets que j’aime tant parcourir et où, le soir du 8 septembre 2023, tout a basculé. Trois ans après, l’heure est à la mémoire. Mais aussi, je veux le croire, à l’espérance.
Il y a des nuits qu’on n’oublie pas. Celle-là, la terre a tremblé à 23h11, d’une magnitude de 6,8, avec un épicentre dans la province d’Al Haouz, à moins de soixante-dix kilomètres de Marrakech. En quelques secondes, des villages entiers du Haut Atlas se sont effondrés. Le bilan est terrible : près de 3 000 morts, plus de 5 600 blessés et des dizaines de milliers d’habitations détruites. Des familles rayées de la carte, des enfances fauchées, des mémoires de pierre réduites en poussière.
Pour nous, à Marrakech, ce fut aussi une nuit de peur et de veille. Mais notre effroi n’était rien comparé à ce que vivaient, là-haut, les habitants des douars accrochés à la montagne. C’est à eux que je pense en écrivant ces lignes.
Face à l’ampleur du drame, une réponse d’envergure a été engagée. Sur hautes instructions royales, un vaste programme de reconstruction et de mise à niveau a été lancé, doté d’une enveloppe de 120 milliards de dirhams sur cinq ans, piloté par une commission interministérielle.
Concrètement, un dispositif d’aides directes a été mis en place. Une aide à la reconstruction de 140 000 dirhams pour les habitations totalement effondrées et 80 000 dirhams pour celles partiellement endommagées, ainsi qu’une aide financière mensuelle de 2 500 dirhams versée, selon le même bilan gouvernemental, à 57 596 familles pour les accompagner le temps des travaux.
Les chiffres de l’avancement, à ce jour, témoignent d’un effort réel. Selon le bilan présenté par la commission interministérielle, plus de 54 000 habitations ont été reconstruites ou sont en cours de l’être, et plus de 7,2 milliards de dirhams d’aides ont été distribués aux familles sinistrées, dont 4,7 milliards au titre de la reconstruction. Le versement des aides s’est fait par tranches, à partir de novembre 2023, aux côtés d’un effort parallèle sur les routes, les écoles et les centres de santé des provinces touchées.
Ces mesures, il faut les saluer. Reconstruire une région de montagne, avec ses accès difficiles et ses hivers rudes, est un défi immense. Mais la vérité oblige aussi à la nuance.
Car derrière les bilans, il y a le terrain, et le terrain est plus lent que les chiffres. Trois ans après, dans plusieurs villages reculés, des familles vivent encore dans des abris temporaires, attendant que leur foyer sorte enfin de terre. Les lenteurs administratives, l’isolement des douars, la difficulté d’acheminer les matériaux dans la montagne : autant d’obstacles qui font que, pour certains, la reconstruction se fait attendre.
Je le dis sans esprit de polémique, mais par devoir de vérité, et surtout par respect pour ceux qui attendent. Car reconstruire une maison est une chose. Reconstruire une vie en est une autre. On peut rebâtir des murs ; on ne rebâtit pas un père, une mère, un enfant. On ne rend pas à une grand-mère le village de toute son existence, ni les visages qui manquent à chaque repas. Les blessures les plus profondes ne figurent dans aucun tableau de bord.
Mais s’il est une image de ces jours terribles que je veux garder, c’est celle-là : le Maroc entier debout, d’un seul élan.
Dans les heures qui ont suivi la catastrophe, sans attendre personne, les Marocains se sont levés. On a vu des files immenses devant les centres de transfusion, des gens venus donner leur sang pour des inconnus. On a vu des convois improvisés de voitures et de camions, chargés de couvertures, d’eau, de nourriture, de tentes, remonter vers l’Atlas depuis Marrakech, Casablanca, de partout. On a vu des associations, des jeunes, des familles entières se mobiliser, chacun avec ce qu’il avait.
Ce fut, en pleine douleur, un moment de grandeur. La preuve que cette générosité n’est pas un mot dans nos bouches, mais une force qui coule dans nos veines. Face au pire, nous avons montré le meilleur de nous-mêmes.
Et cet élan n’a pas connu de frontières. De l’étranger, les Marocains du monde se sont mobilisés avec la même ferveur. Collectes, dons, convois affrétés depuis l’Europe, initiatives dans chaque ville de la diaspora : où qu’ils vivent, les cœurs marocains ont battu à l’unisson pour l’Atlas meurtri.
J’y ai vu, moi qui vis entre deux rives, une confirmation de ce que je crois profondément : on peut vivre loin de son pays sans jamais le quitter vraiment. L’exil n’efface pas l’amour d’une terre. Dans l’épreuve, la distance s’est abolie, et le Maroc de l’intérieur et le Maroc du dehors n’ont plus fait qu’un.
Il faut aussi rendre hommage à ceux qui, sur place, n’ont pas attendu les secours pour se serrer les coudes : les habitants eux-mêmes. Les villages du Haut Atlas portent en eux une tradition d’entraide immémoriale, la twiza, cette solidarité par laquelle on se prête main-forte pour les grands travaux. C’est elle qui a joué, dès les premières heures, quand les voisins déblayaient à mains nues pour sauver d’autres voisins.
Ces communautés de montagne, que l’on regarde parfois de loin avec condescendance, ont donné une leçon de dignité et de courage. Elles ont pleuré leurs morts, puis elles ont recommencé à vivre, à cultiver, à rebâtir. Il y a, dans cette capacité à se relever, une force qui appartient à ce Maroc profond que je m’efforce de faire connaître, et qui mérite tout notre respect.
Trois ans ont passé. Les caméras du monde sont reparties depuis longtemps. Les gros titres ont cédé la place à d’autres actualités. Et c’est précisément là que se joue notre vraie fidélité.
Car la solidarité facile est celle des premiers jours, quand l’émotion est vive et que tout le monde regarde. La vraie solidarité, la plus exigeante, est celle qui dure, celle qui se souvient encore quand plus personne n’en parle. Les familles d’Al Haouz n’ont pas seulement besoin de notre compassion d’un soir. Elles ont besoin qu’on n’oublie pas, que l’effort se poursuive, que chaque promesse soit tenue jusqu’à la dernière maison relevée.
Alors, à quelques jours de cet anniversaire douloureux, ayons une pensée pour les disparus, et un regard pour les vivants. Que la montagne, si durement frappée, retrouve ses villages, ses écoles, ses rires d’enfants. Elle se relèvera, j’en suis sûr, parce que ce pays a prouvé qu’il savait aimer les siens quand ils tombent. Il lui reste à prouver qu’il sait les accompagner, patiemment, jusqu’à ce qu’ils soient tout à fait relevés.
Se souvenir n’est pas ressasser la douleur. C’est honorer ceux qui ne sont plus, et tenir parole envers ceux qui restent.
Le soir du 8 septembre 2023 à 23h11, je roulais en voiture sur la route du barrage de Lalla Takerkoust, à quelques kilomètres de la ville, quand la terre a tremblé. J’ai d’abord cru que j’avais un pneu crevé ou qu’une violente bourrasque m’avait touché, car mon véhicule se tenait de façon étrange sur la route. Je me suis arrêté, et je suis descendu. Je n’oublierai jamais le son des chiens qui hurlaient et des cris des gens dans les douars aux alentours, une atmosphère d’apocalypse. J’étais debout sur un sol dur, qui oscillait comme de l’eau pendant des secondes interminables. Je vivais sans le réaliser vraiment les toutes premières secondes qui suivaient le séisme, et j’étais loin de ma famille. Plus de réseau, impossible de les joindre, ni par téléphone ni par message. Ayant rapidement fait demi-tour, je me souviens d’être arrêté à un feu, un autre automobiliste sur ma gauche, nous tentions tous les deux d’écouter les nouvelles à la radio. Rien encore pourtant, car les programmes n’allaient être interrompus que quelques longues minutes plus tard.
Et vous, où étiez-vous ce soir-là? Quel souvenir gardez-vous de ces jours où le Maroc s’est levé d’un seul cœur ? Partagez-le en commentaire, en mémoire des victimes et en soutien à ceux qui, là-haut, attendent encore de retrouver un foyer.