Un jeune vu de dos regarde l'horizon d'une ville marocaine au lever du jour, image d'un avenir à construire chez soi, symbole de la liberté de rester.

La liberté de rester

Je viens de lire la tribune de Mahi Binebine, « le Maroc doit offrir à sa jeunesse la liberté de rester », parue dans Libération au lendemain du drame de Ceuta. Elle m’a bouleversé. Je ne suis ni romancier ni cinéaste, seulement un Marrakchi qui a choisi de rester et de bâtir ici. Mais je voudrais, à ma modeste place, prolonger sa voix. Parce que cette conviction est aussi la mienne.

Les images de Ceuta, ces adolescents courant vers la mer pour atteindre quelques mètres d’Europe, nous ont tous glacés. Binebine y a reconnu les fantômes de son roman Cannibales. Moi, j’y ai reconnu des visages que je croise. Des jeunes de mon pays.

Il l’écrit mieux que personne : ces jeunes ne détestent pas le Maroc. Ils souffrent seulement de ne plus y trouver leur place.

Et aucune clôture, dit-il, n’est plus haute que le désespoir. C’est vrai. Alors ne parlons pas des murs. Parlons des raisons de rester.

L’illusion de l’ailleurs

Il faut aussi parler de ce qui nourrit le mirage. Autrefois, c’était la rumeur du café. Aujourd’hui, c’est un écran au fond de la poche.

Les réseaux sociaux vendent une Europe filtrée : belles voitures, terrasses ensoleillées, réussites éclatantes. Jamais les loyers étouffants, la solitude, les petits boulots, les nuits de doute. Le jeune compare son quotidien réel à un fantasme retouché. Le combat est perdu d’avance.

Et soyons honnêtes, car cela nous concerne aussi. Chaque été, certains de nos Marocains du monde reviennent au pays en grande pompe : la belle voiture, les cadeaux, l’argent qui semble couler. Par fierté, par pudeur, ils taisent les difficultés de là-bas. Et sans le vouloir, ils gravent dans la tête des jeunes restés ici une équation trompeuse : ailleurs, c’est la richesse.

Ce n’est pas un reproche, c’est un appel à la lucidité. Dire la vérité de l’exil, ses beautés comme ses blessures, c’est déjà protéger un adolescent d’une illusion qui peut lui coûter la vie.

J’ai choisi de rester

Je pouvais partir. Ma mère est française, une part de moi appartient à l’autre rive. J’aurais pu faire ma vie là-bas.

J’ai choisi Marrakech. J’ai choisi d’y rester, d’y aimer, d’y travailler, d’y construire. Je sais ce que pèse ce choix, moi qui ai passé ma vie entre deux rives.

On ne reste pas par défaut. On reste quand un lieu vous donne une raison d’y croire.

C’est toute la question. Non pas « comment empêcher les jeunes de partir ? », mais « comment leur donner envie de rester ? ».

Rester n’est pas s’enfermer

Que l’on ne se méprenne pas. Défendre la liberté de rester, ce n’est pas prôner l’immobilité.

Il y a une différence immense entre l’exil subi et la mobilité choisie. Partir la peur au ventre sur une barque de fortune, ou partir la tête haute pour étudier, un billet de retour dans la poche : ce ne sont pas les mêmes départs.

Je souhaite à nos jeunes de voyager, d’étudier ailleurs, de se frotter au monde. Moi-même, je vis entre deux rives, et je sais tout ce que l’autre bord m’a appris.

Mais je rêve d’un Maroc où l’on part par curiosité, non par désespoir. Où l’on revient parce qu’on nous a gardé une place, pas parce qu’on a échoué ailleurs. La vraie réussite d’un pays n’est pas d’empêcher ses enfants de partir. C’est de leur donner envie de revenir.

Ce que je vois, de ma place

Mon épouse Meriame dirige notre entreprise familiale et je l’accompagne dans cette belle aventure. Chaque année, de jeunes Marocains en passent les portes. Ils cherchent un premier emploi, une compétence, une fierté.

Nous les regardons grandir. Nous en avons vu arriver timides et repartir, des années plus tard, sûrs d’eux, capables, debout.

Ce n’est pas un patron qui parle. C’est un homme qui a compris une chose simple : un métier, c’est une raison de rester.

Pas n’importe quel métier. Un métier qui a du sens, qui nourrit une fierté autant qu’une famille.

Le tourisme, une voie de dignité

Et j’ai la chance d’exercer dans un secteur qui peut, précisément, offrir cela : le tourisme.

Un jeune guide qui fait découvrir son pays et se découvre expert. Une réceptionniste qui accueille le monde entier et gagne en assurance. Un régisseur qui monte une soirée dont les invités se souviendront des années. Ce sont des métiers de contact, de savoir-faire, de dignité. Un serveur dans une restaurant qui échange avec ses tables, un sourire chaleureux et sincère sur son visage.

Le tourisme, ce n’est pas servir. C’est représenter. C’est incarner un pays devant ceux qui viennent l’aimer.

Les métiers du tourisme, quand on les respecte et qu’on les valorise, sont pour notre jeunesse une véritable voie d’avenir. On peut, ici, à Marrakech, à Fès, à Agadir, à Ouarzazate ou Dakhla, bâtir une carrière, une compétence recherchée dans le monde entier, une vie.

Former ces jeunes, leur transmettre un métier, c’est leur dire : ta place est ici, et elle est belle. C’est, à mon échelle, une façon de bâtir des raisons de rester.

L’avenir n’est pas qu’à Marrakech

Il y a une autre fracture qu’on oublie souvent : celle des territoires.

Binebine évoque les « campagnes oubliées de l’Atlas ». Il a raison. Si l’avenir ne se construit qu’à Marrakech, Casablanca ou Rabat, nous n’aurons fait que déplacer l’exil : du village vers la métropole, avant la mer.

Or nos régions débordent d’atouts. Le tourisme de nature, de montagne, d’oasis, peut faire vivre dignement un jeune là où il est né. Guider une randonnée, tenir une maison d’hôtes au bout d’une vallée, faire découvrir un coin de désert : ce sont des avenirs, ancrés dans un sol.

Donner sa chance à un jeune de l’Atlas ou du Sud, chez lui, c’est tarir l’exil à sa source.

Nos richesses sont des métiers

Et si nous cessions de regarder nos trésors comme un simple décor, pour y voir des avenirs ?

L’artisan qui perpétue un geste hérité de mille ans. Le cuisinier qui fait voyager par une seule assiette. Celui qui incarne la Bahja, cette joie de vivre marrakchie, ou notre art de recevoir. Ce ne sont pas des folklores. Ce sont des savoir-faire rares, que le monde entier nous envie.

Un jeune qui maîtrise l’un de ces métiers ne possède pas seulement un gagne-pain. Il possède une fierté, une identité, une place. Et un homme qui a une place ne rêve plus de disparaître.

La dignité, souvent, ne coûte pas plus cher qu’un peu de reconnaissance.

Transmettre, surtout la culture

Reste notre rôle, à nous les aînés. Nous qui sommes restés, qui avons réussi ou simplement tenu, nous portons une responsabilité : transmettre.

Transmettre un métier, un réseau, une confiance. Ouvrir une porte à un jeune qui n’en connaît pas le code. Être, pour un seul d’entre eux, la preuve vivante que c’est possible ici.

Et transmettre, plus que tout, la culture. Binebine le dit magnifiquement : on ne bâtit pas un avenir uniquement avec du béton, mais aussi avec des imaginaires. Un jeune qui découvre le théâtre, la musique, un livre, sa propre histoire, retrouve une dignité que la misère lui refusait.

«La culture ne remplit pas un réfrigérateur, écrit-il, mais elle empêche souvent le désespoir de devenir un destin.» Je le crois profondément. Transmettre notre culture à notre jeunesse, c’est lui donner des racines assez solides pour ne plus avoir besoin de fuir.

Notre responsabilité à tous

Tout cela, au fond, dessine une même responsabilité. Et elle n’est pas celle du seul État.

Elle est la nôtre. Celle des entreprises qui embauchent et forment. Celle des aînés qui ouvrent des portes. Celle de chacun qui, à sa place, peut être pour un jeune une porte plutôt qu’un mur.

Partir restera un droit. Chercher ailleurs une vie meilleure n’est pas une faute. Le drame, c’est de croire qu’il n’existe aucun autre choix.

La plus belle des libertés

Alors je fais mienne la conviction de Mahi Binebine, et je le remercie de l’avoir dite si haut : « Notre responsabilité n’est pas d’empêcher les jeunes de partir. Elle est de faire en sorte qu’ils aient enfin la liberté de rester. »

Moi qui ai choisi les ponts entre deux rives, je le crois profondément. La plus belle des libertés, ce n’est pas de fuir. Ce n’est pas non plus d’être retenu. C’est de pouvoir rester, parce qu’on a une raison d’y croire. Et de partir, si l’on veut, en sachant qu’on pourra revenir.

Rendre cette liberté possible à notre jeunesse, c’est peut-être le plus beau chantier du Maroc. Bien plus grand qu’un port ou qu’une ligne à grande vitesse.

Et vous, que faites-vous, à votre place, pour donner à un jeune une raison de croire en son avenir ici ? Un emploi, un conseil, un peu de confiance ? Dites-moi en commentaire ce que « rester » veut dire pour vous, et comment, ensemble, nous pourrions en faire un vrai choix.

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