30 motos Royal Enfield de Marrakech à Moulay Bouzerktoune
Il y a des sorties que l’on décide seul et d’autres qui se décident à trente. Ce samedi-là, nous étions une trentaine sur la route de Safi, tous en Royal Enfield, et personne n’avait exactement la même machine que son voisin. Quatre cent cinquante kilomètres plus tard, nous étions revenus au même endroit, avec du sel sur les blousons et de la poussière d’arganier dans les rayons.
Trente motos sur la route de Safi
Le rendez-vous était à la concession, route de Safi, au nord de Marrakech. Ceux qui roulent connaissent ce moment : le parking avant le départ, les moteurs qui chauffent, les gens qui se serrent la main sans enlever leurs gants, les vérifications de dernière minute et les cinq bonnes minutes qu’on perd toujours à attendre le dernier arrivé. C’est un rituel, et je crois qu’il fait partie du voyage autant que la route.
Ce qui m’a frappé, ce matin-là, c’est la variété. Une seule marque, et pourtant presque tout le catalogue sur le même parking. Des Himalayan, hautes sur pattes, avec leur grande roue avant à rayons, leurs arceaux de protection et leur allure de moto, faites pour aller même après là où la route s’arrête. Des Shotgun 650, basses, trapues, avec cette selle solo flottante qui leur donne un air de custom sorti d’un atelier. Des Meteor 350, les plus modestes et peut-être les plus attachantes, guidon haut et reculé, selle basse, bouchon de réservoir chromé. Des Guerilla 450, roadsters compacts et musclés, les plus vives du lot en ville. Et des Super Meteor 650 comme la mienne, longues, lourdes, faites pour avaler du kilomètre sans jamais s’énerver.
C’est probablement ce que cette marque a de plus intéressant : elle rassemble des gens qui ne cherchent pas la même chose. Celui qui veut de la piste et celui qui veut du kilomètre tranquille finissent sur le même parking, à sept heures et demie du matin, avec le même écusson sur le réservoir. Sur la route, cette diversité se voit : le groupe n’a pas une silhouette, il en a cinq, et cela donne une file qui ondule au lieu d’un défilé.
La mienne était là dans son rôle habituel : pas la plus rapide, pas la plus légère, mais celle qui ne demande rien d’autre que d’avancer. Sur une journée comme celle-là, c’est exactement ce qu’il faut.
Le mois d’août avait décidé d’être clément. Trente degrés au plus fort de la journée, là où Marrakech affiche d’ordinaire une maximale moyenne de trente-huit. Autant dire un cadeau. Quiconque a déjà enfilé un blouson de cuir un 15 août à Marrakech sait de quoi je parle.
L’autoroute, ce mal nécessaire
Nous avons remonté la route de Safi sur une petite vingtaine de kilomètres avant de basculer sur l’autoroute pour contourner la ville par le nord et repartir plein ouest. Je n’aime pas beaucoup l’autoroute. Elle ne raconte rien, elle ne sent rien, elle efface le pays au lieu de le traverser. Mais quand on veut faire quatre cent cinquante kilomètres dans la journée avec trente motos, elle a un mérite considérable : elle achète du temps, et elle en achète beaucoup.
Rouler en groupe sur autoroute, c’est un exercice à part. On s’organise en quinconce, on garde ses distances, on surveille dans le rétroviseur le phare de celui qui suit. Le rythme se cale sur les machines les moins rapides, ce qui est la seule règle qui vaille : un groupe va à la vitesse de son plus lent, sinon ce n’est plus un groupe, c’est une dispersion. Chacun apprend, à ce moment-là, à ravaler un peu de son impatience. C’est une discipline collective qui ne s’improvise pas et qui explique pourquoi certaines sorties se passent bien et d’autres non.
Et puis la sortie arrive, la bande d’arrêt d’urgence disparaît, la route redevient une route, et tout change.
Chichaoua, et le moment où le paysage bascule
Entre Chichaoua et l’Atlantique, il y a cent treize kilomètres. L’axe a été refait et mis en service en 2010, avant d’être absorbé par la nationale 8 en 2018, et il a transformé la liaison entre Marrakech et la côte. Pour un motard, c’est une bonne nouvelle et une mauvaise à la fois : le revêtement est excellent, les rayons sont larges, on enroule ; mais on est tenté de rouler vite et de rater ce qui compte.
Parce que ce qui compte commence précisément là. Passé Chichaoua, la plaine du Haouz, sa terre rouge et ses champs brûlés cèdent progressivement la place à autre chose. Le sol devient plus clair, plus caillouteux. Des arbres apparaissent, d’abord isolés, puis par petits groupes, puis partout : des troncs tordus, bas, écartelés, d’un vert gris poussiéreux, plantés au milieu de nulle part avec un air de survivants. Nous étions entrés dans l’arganeraie.
Le pays de l’arganier
L’arganier ne pousse quasiment nulle part ailleurs sur la planète. Argania spinosa est une espèce endémique du sud-ouest marocain, et la forêt qu’elle forme est classée réserve de biosphère par l’UNESCO depuis 1998, sur près de deux millions et demi d’hectares. On traverse cela à moto sans y penser, et c’est dommage, parce que c’est probablement le tronçon le plus singulier de toute la sortie.
Ce qui frappe, quand on ralentit, ce n’est pas seulement l’arbre. Ce sont les gens. L’arrière-pays d’Essaouira n’est pas vide : il est constellé de douars, de coopératives, de petites boutiques en parpaings peintes en bleu, de troupeaux de chèvres que l’on croise à l’improviste au milieu d’un virage et qui rappellent, très vite, qu’il vaut mieux garder deux doigts sur le levier. Des femmes marchent au bord de la route avec des bidons. Des enfants font signe.
Et là, il se passe quelque chose que je n’ai jamais vu se produire avec une voiture. Une moto qui passe, c’est un bruit. Trente motos qui passent, c’est un événement. Les gens sortent, s’arrêtent, lèvent la main, comptent. Les enfants courent le long de la route. On voit des visages qui rient dans le rétroviseur pendant plusieurs secondes. Nous n’avons rien apporté à ces villages et nous n’y avons rien laissé, mais pendant deux minutes, nous avons été le spectacle du samedi matin. Je ne sais pas très bien quoi en penser, sinon que c’est un échange, maladroit et fugace, mais un échange quand même. C’est aussi cela que la route finit par nous apprendre : on ne traverse jamais un pays sans que le pays vous traverse un peu.
C’est une région pauvre et digne, qui vit d’huile d’argan, de chèvres et de ce que la pluie veut bien donner. On la traverse en une heure et demie et on n’en sait pas grand-chose. Mais elle m’a rappelé pourquoi je tiens tant à rester dans ce pays plutôt que de le regarder de loin. On ne le connaît pas depuis Marrakech. On le connaît depuis la nationale 8, un samedi matin, avec un casque sur la tête.
Quand l’air change
Puis il y a ce moment que tous ceux qui font Marrakech-Essaouira à moto connaissent et attendent. Une vingtaine de kilomètres avant la côte, sans prévenir, l’air change. Ce n’est pas la température, ce jour-là il faisait bon des deux côtés. C’est l’humidité, le sel, une densité différente qui vous arrive dans la visière entrouverte et qui vous dit que l’océan est là avant même que vous ne le voyiez. La lumière aussi devient plus blanche, plus diffuse, comme filtrée.
Et le vent, bien sûr. Le fameux alizé qui a fait la réputation de la région et qui vous prend en écharpe dès que la route redevient rectiligne. À trente motos, il faut le respecter : les rafales sont franches, elles ne prennent pas tout le monde en même temps, et il vaut mieux élargir les intervalles que faire le brave. Nous avons contourné Essaouira sans nous y arrêter. Ce n’était pas le but. Le but était vingt-cinq kilomètres plus au nord.
Moulay Bouzerktoune
La route côtière qui remonte vers Safi est un tout autre exercice : plus étroite, plus vivante, avec des enchaînements qui longent des falaises basses et des criques où l’écume ne s’arrête jamais. Au bout, un village de pêcheurs devenu, presque par accident, une référence mondiale. Les windsurfeurs ont découvert le spot au milieu des années quatre-vingt, les compétitions internationales s’y sont installées, et le village a fini par obtenir en 2022 le label des Meilleurs villages touristiques de l’Organisation mondiale du tourisme. Quand on arrive à moto, on voit surtout des voiles minuscules très loin sur l’eau et une mer qui ne ressemble à aucune autre mer marocaine : dure, courte, argentée.
Nous nous sommes arrêtés au Baberrih, posé face à la plage de Tissa, entre la caillasse et l’océan. Trente motos alignées sur un parking en surplomb de l’Atlantique, cela fait un certain effet, et je mentirais en disant que personne n’a sorti son téléphone. On y déjeune bien, avec une cuisine qui revendique le zéro kilomètre et un potager qui alimente la table. Mais ce dont je me souviendrai, c’est du moment où j’ai retiré le casque, les gants, la veste, et où je suis entré dans l’eau de la piscine à débordement qui semble se jeter dans l’océan. Trois secondes plus tôt, j’étais un motard couvert de poussière. Trois secondes plus tard, plus rien n’existait.
Il y a une jouissance particulière à s’arrêter quand on a roulé longtemps. Le corps continue de vibrer un moment, comme un diapason. Et le repas qui suit une matinée de moto n’a rien à voir avec un repas ordinaire : on mange avec un appétit d’adolescent et on parle fort, parce que tout le monde a encore le bruit du moteur dans les oreilles.
Le retour par les petites routes
Nous aurions pu refaire le trajet à l’envers. Nous ne l’avons pas fait, et c’est probablement la meilleure décision de la journée. Au lieu de redescendre sur Essaouira pour reprendre la nationale, nous avons coupé plein est par les routes provinciales de l’arrière-pays, celles qui n’ont pas de nom sur les panneaux et juste un numéro à quatre chiffres.
Ces routes-là sont l’exact contraire de l’autoroute du matin. Elles sont étroites, parfois grasses, avec des bords qui s’effritent et des dos d’âne non signalés qui vous rappellent à l’ordre. À trente machines, elles imposent une autre discipline : le groupe s’étire, on perd de vue les premiers, on roule par paquets de cinq ou six, on se retrouve à chaque village. C’est moins spectaculaire qu’une file bien rangée et c’est infiniment plus agréable. Vers Tafetachte, l’arganeraie reprend ses droits et la lumière de fin d’après-midi transforme la poussière en or. C’est cliché de l’écrire, mais c’était exactement ça.
Nous avons rejoint la nationale plus loin, puis l’autoroute, puis Marrakech. Le retour a duré plus longtemps que l’aller. Personne ne s’en est plaint.
Ce qu’on ramène
Ce n’était pas notre première sortie collective. Quand nous étions trente Royal Enfield à monter vers le lac de Bin El Ouidane, il y avait une nuit sur place, une organisation, une aventure à préparer. Là, c’était plus simple et, d’une certaine façon, plus pur : partir le matin, rentrer le soir, sans bagage, sans réservation, sans autre objectif que de voir l’océan et de revenir. Une sortie que n’importe qui peut faire, et c’est précisément ce qui la rend recommandable.
Quatre cent cinquante kilomètres, une journée, une trentaine de machines, un océan. Rien d’héroïque : des motards font cela tous les week-ends au Maroc, et beaucoup font bien plus. Mais je crois que c’est la bonne échelle. Assez long pour que la ville s’efface, assez court pour rentrer dormir chez soi.
Ce pays se traverse trop souvent en avion ou en autocar climatisé, entre deux points d’un programme. À moto, on le prend en pleine figure, et à trente, on le prend en pleine figure ensemble. On part pour rouler et on revient avec des histoires qui ne sont pas les mêmes selon la place que l’on occupait dans la file.
Et vous, quelle est votre échappée du samedi ? Celle que vous refaites toujours, ou celle que vous n’avez encore jamais osée ? Racontez-la-moi en commentaire : je cherche toujours un itinéraire de plus, et si vous roulez de ce côté du Maroc, on finira bien par se croiser et par se faire ce petit signe qui vaut toutes les conversations.
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