Il y a des dimanches en moto qui ne ressemblent à aucun autre. Celui du 20 septembre dernier en fut un. Le genre de journée qu’on porte encore dans les épaules le lendemain, cette fatigue heureuse qui ne demande rien, sinon de recommencer. Ce jour-là, à Marrakech, la route s’appelait l’Atlas, et nous étions une trentaine à vouloir l’écouter.
Avant de raconter notre journée, il faut dire ce qui nous réunissait, car ce n’était pas une sortie comme les autres. Le One Ride est le grand rendez-vous mondial de la communauté Royal Enfield. Né en 2011, il repose sur une idée d’une simplicité désarmante : un même jour, partout sur la planète, les riders sortent leur machine et roulent ensemble. Pas une course, pas une démonstration de puissance. Juste un guidon, une route, et les autres autour de soi. La marque appelle cela le « Pure Motorcycling », et c’est exactement ça : la moto ramenée à son essence.
L’édition 2026 avait une saveur particulière. Elle célébrait les 125 ans de Royal Enfield, fondée en 1901, l’une des plus anciennes marques de moto encore en activité au monde. Le même dimanche, ce sont plus de 1 600 sorties dans plus de 60 pays qui se sont élancées, de Mumbai à Madrid, de São Paulo à Sydney, une vague de moteurs traversant les fuseaux horaires les uns après les autres.
Pour donner l’échelle : lors de sa douzième édition, en 2023, le One Ride avait rassemblé quelque 28 000 Royal Enfield à travers 58 pays. Et cette année, chaque participant roulait aussi pour une cause : la protection du léopard des neiges et de son écosystème himalayen menacé, chaque sortie déclenchant une contribution à sa conservation. Rouler pour le plaisir, et rouler pour plus grand que soi.
À Marrakech, nous avons pris notre place dans cette chaîne mondiale, un maillon de plus dans la grande famille du guidon.
Rendez-vous à la concession Royal Enfield Marrakech, point de départ et cœur battant de la journée. Le café circule de main en main, les casques s’alignent sur les selles, et les moteurs tièdes claquent ce ralenti si reconnaissable, ce battement de monocylindre qui ne ressemble à aucun autre. Des Himalayan taillées pour la montagne, des Classic à l’allure d’un autre siècle, des Interceptor, des Super Meteor comme la mienne. Et surtout, des visages.
Des riders de vingt ans et des riders de soixante. Des vétérans qui ont usé plus de pneus que certains n’ont de kilomètres au compteur, et des novices qui vivaient là leur toute première sortie en groupe, le trac au ventre et l’œil brillant. C’est la beauté de ce rassemblement : personne ne regarde ta cylindrée, personne ne toise ta machine. On regarde ton sourire, on te tend la main, et te voilà des nôtres. La camaraderie motarde n’est pas un slogan, c’est une pratique. Elle se noue en quelques minutes autour d’un café, et elle tient parfois toute une vie.
Départ. On quitte la ville par la route de l’Ourika, le temps que la formation se mette en place, puis au niveau de Douar Bouazza, cap sur Tahannaout. Les premiers virages arrivent, le bitume se réchauffe sous les pneus, et le groupe trouve peu à peu son rythme, cette respiration commune qui transforme trente motos isolées en un seul organisme.
Et c’est là qu’on mesure ce qu’est un roulage bien mené. Briefing respecté à la lettre, distances de sécurité tenues, serre-file en place à l’arrière, ouvreur devant qui donne le tempo. Chaque intersection sécurisée, chaque ralentissement annoncé par un bras levé qui se propage de machine en machine comme une onde. Rouler en groupe, c’est une conversation silencieuse à trente, faite de gestes convenus et de confiance mutuelle.
Je l’écris d’autant plus volontiers que je passe parfois de l’autre côté du miroir dans ces pages, quand je pousse un coup de gueule sur l’incivisme au volant : ce jour-là, sur la route de l’Atlas, nous avons offert l’exact contraire du chaos. La preuve, s’il en fallait, que la moto bien conduite est une école de rigueur et de respect, pas de bruit et de danger.
Arrivée à Asni. L’air change, il devient plus sec, plus net, chargé de cette fraîcheur minérale qui annonce l’altitude. Le Toubkal se dresse au loin, encore poudré de lumière, ce sommet qui veille sur tout le sud. Au rond-point, on bifurque à droite vers Moulay Brahim, et là, la route se met à grimper pour de bon. Lacets serrés, pierre ocre à flanc, vide franc sur le côté. Chacun roule à son rythme, sans orgueil ni pression, et l’on se regroupe systématiquement en haut de chaque montée. C’est une règle d’or, la plus belle peut-être : personne n’est jamais laissé derrière. Le plus lent donne le rythme du groupe, jamais le plus rapide. Dans ce simple principe tient toute une éthique.
Puis vient le plateau du Kik, et le souffle se suspend. Un ruban d’asphalte posé sur le toit de Marrakech, des kilomètres de courbes ouvertes et lisibles, et à droite toute la chaîne de l’Atlas qui se déroule comme un décor trop grand pour être vrai. Le vent y est roi, l’espace y est immense, et l’on comprend soudain pourquoi on s’est levé tôt un dimanche.
Le bruit des monocylindres et des twins qui roulent de concert compose une musique que seuls les motards entendent vraiment. Les arrêts photo se multiplient, chacun voulant emporter un morceau de cette lumière. Les regards s’échangent derrière les visières, et il n’y a rien à dire : tout le monde a compris. Ce sont ces instants suspendus que je cherche à chaque sortie, ceux dont je parlais en racontant ce que la route m’a appris. Le paysage ne se possède pas, il se traverse, et il vous laisse changé.
Il y a, dans ces montées vers le plateau, un basculement que je n’arrive jamais tout à fait à expliquer. La ville, ses klaxons, ses urgences, tout cela reste en bas, dans la plaine, et se dissout à mesure qu’on grimpe. Le casque coupe les sons parasites, le corps épouse la machine, et la route occupe toute la conscience. On ne pense plus à rien d’autre qu’à la courbe qui vient, au regard vers le rétroviseur pour vérifier que le copain suit, à la trajectoire propre qu’on trace. C’est une forme de méditation en mouvement, une manière de se vider la tête que peu d’activités offrent avec autant de netteté. Et quand, du coin de l’œil, on aperçoit la file des phares qui serpente derrière soi, on sait qu’on n’est pas seul à goûter ce silence intérieur.
Puis la descente vers Lalla Takerkoust. Le barrage apparaît d’un coup au détour de la route, cette eau turquoise plantée au milieu du sec, ce miroir improbable posé au pied des montagnes. J’ai déjà un attachement particulier à ces rives, décor d’une autre nuit passée dans l’Atlas à trente Royal Enfield. On arrive au Relais du Lac, béquilles à terre, gants posés sur la table, casques enfin retirés et cheveux au vent.
Un déjeuner généreux nous attendait, à l’ombre, face au lac. Et là commence la vraie deuxième partie de la journée, celle qui n’a rien à voir avec les kilomètres : les histoires. Les pannes en pleine montagne racontées comme des épopées. Les projets de raid qu’on échafaude à voix haute. Les conseils qu’on donne sans les faire payer, cette générosité si naturelle entre gens du guidon. Les anciens qui racontent, les jeunes qui écoutent, et l’inverse aussi, car un débutant a parfois un regard neuf qui vaut de l’or. Autour d’une table, face à l’eau, les cylindrées s’effacent et il ne reste que des passionnés.
C’est peut-être là, plus que sur la route, que le One Ride prend tout son sens. On avait démarré la journée en inconnus polis, on la terminait en compagnons de route. Un jeune qui vivait sa première sortie de groupe repartait avec dix numéros dans son téléphone et l’assurance de ne plus jamais rouler seul s’il ne le souhaitait pas. Un ancien, qui pensait avoir tout vu, se surprenait à écouter une astuce d’entretien glissée par un nouveau venu.
Cette circulation des savoirs et des récits, sans hiérarchie ni condescendance, voilà ce qui fait la richesse d’une communauté. On ne roule pas seulement pour les paysages ; on roule pour cette table d’après, pour ce moment où le moteur s’est tu et où les gens, enfin, se parlent.
Retour sur Marrakech vers dix-sept heures, la lumière rasante sur la ville, les ombres qui s’allongent, la fatigue heureuse installée dans les épaules. Le groupe se défait doucement à l’entrée de la ville, un bras levé, un klaxon amical, un dernier salut de motard, ce geste qui nous relie sans un mot.
Une organisation au cordeau, du premier café à la concession jusqu’au dernier kilomètre. Un roulage propre, sûr, respectueux, du début à la fin. Merci à Motorsports, la concession Royal Enfield au Maroc, qui a porté cette journée de bout en bout et fait de cette édition marrakchie du One Ride une réussite pleine. Sans cette rigueur discrète, il n’y aurait pas eu cette légèreté.
Et puis il y a cette évidence qui revient à chaque sortie, plus forte encore ce dimanche-là : la moto, au fond, c’est l’excuse. Le prétexte magnifique. Ce qu’on vient vraiment chercher, sur le plateau du Kik ou au bord du lac, ce ne sont pas les chevaux ni les paysages, aussi beaux soient-ils. Ce sont les gens. Cette famille qu’on ne choisit pas mais qu’on reconnaît au premier regard, jeunes et vieux, experts et novices, réunis par cette passion simple de la route partagée.
Rendez-vous l’année prochaine pour le One Ride 2027, inchallah. Même jour. Même famille. Même esprit.
Et vous, si vous êtes motard(e), avez-vous déjà roulé en groupe, ou rêvé de le faire ? Qu’est-ce qui vous retient, ou qu’est-ce qui vous a fait basculer ? Racontez-moi votre plus belle sortie dans les commentaires, en bas de cette page : je serai ravi de vous lire.
(Les photos sont de Amine El Kourkhi, offertes par Motorsports Maroc)