Mobylettes à contresens, médina livrée aux moteurs, chauffards : à Marrakech, la circulation infernale tue et abîme son image. Constat et solutions concrètes.

L’infernale circulation de Marrakech

Un carrefour de Marrakech, un matin comme les autres. Le feu est rouge, mais une mobylette le franchit sans ralentir, slalome entre les voitures, remonte à contresens, puis s’engouffre sur un trottoir où marchent des enfants. À trois mètres de là, un couple de touristes reste figé au bord de la chaussée, incapable de comprendre quand et comment traverser. Personne ne klaxonne, personne ne s’étonne. C’est le quotidien. Et c’est précisément le problème : nous avons fini par trouver normal ce qui, ailleurs, provoquerait un scandale.

Je vais l’écrire sans détour, parce que le sujet le mérite : la circulation à Marrakech est devenue infernale, et notre tolérance collective à ce désordre est un aveu d’échec. Le respect du code de la route y est approximatif, souvent inexistant. On roule à l’instinct, on négocie chaque priorité au culot, on considère le feu rouge comme une suggestion et le casque comme une option. Au bout de cette anarchie, il n’y a pas que du stress et de l’incivisme. Il y a des morts, des familles brisées, et l’image écornée de la première destination touristique du Maroc.

Je suis aussi motard, et j’affronte au quotidien la circulation à Marrakech

Qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions. Je ne suis pas un automobiliste qui déteste les deux-roues. Je suis moi-même motard, je roule sur ma Royal Enfield et j’ai raconté ailleurs ce que la route m’a appris. Je connais la moto de l’intérieur, sa liberté, sa vulnérabilité aussi. C’est justement ce qui me donne le droit, et même le devoir, de dire les choses. Car il y a deux mondes qui n’ont rien à voir.

Il y a d’un côté la moto pensée comme un engagement, où l’on sait qu’on est le plus fragile sur la route, où l’on porte son casque non par peur du gendarme mais par lucidité, où l’on anticipe parce qu’une erreur ne pardonne pas. Et il y a de l’autre la mobylette-outil, la C90 et ses cousines, reines de Marrakech, utilisées comme des prolongements du corps sans aucune conscience du danger. Rouler à moto n’est pas le problème. Rouler n’importe comment l’est. Confondre les deux serait une facilité, et ce coup de gueule ne vise pas un véhicule : il vise un comportement.

Les chiffres, et ils sont accablants

On pourrait croire que j’exagère par agacement. Les données disent le contraire, et elles sont terribles. En 2024, le Maroc a franchi pour la première fois le seuil des 4 024 morts sur les routes, un record, avec plus de 143 000 accidents et près de 193 000 blessés légers, selon la NARSA. Derrière chaque nombre, une vie fauchée ou fracassée.

Et les deux-roues sont au cœur du drame. À l’échelle nationale, les usagers de deux et trois-roues motorisés représentent à eux seuls 42,1 % de la mortalité routière, soit 1 532 tués en 2024, en hausse de plus de 12 % en un an. Ajoutez-y les piétons, qui pèsent 24,7 % des morts, et vous obtenez ce constat glaçant : deux tiers des personnes tuées sur nos routes sont des deux-roues ou des piétons, c’est-à-dire les plus exposés, les moins protégés.

Marrakech, elle, n’est pas une ville comme les autres sur ce terrain. Dans la région de Marrakech-Safi, les conducteurs de deux et trois-roues motorisés représentent 53 % de la mortalité routière régionale, et la seule province de Marrakech atteint 63 % dans cette catégorie d’usagers. Ce n’est pas un hasard si la ville a été choisie en 2024 pour piloter la campagne nationale « Safe Moto », en raison notamment d’une concentration de deux-roues et d’une mortalité urbaine supérieure à la moyenne nationale. Marrakech est devenue, tristement, le laboratoire d’un fléau. Enfin, tout cela a un coût, et pas seulement humain : les accidents de la route coûtent au pays près de 19,5 milliards de dirhams par an, environ 1,7 % du PIB.

La mobylette, reine incontestée du désordre

Revenons au terrain, car les chiffres ne disent pas tout du spectacle quotidien. La mobylette marrakchie a ses codes, et ce sont ceux de l’impunité. Elle roule à contresens dans les avenues à double voie. Elle grille les feux avec un naturel désarmant. Elle circule de nuit sans le moindre feu, silhouette noire surgissant devant les phares. Elle transporte trois personnes, parfois une famille entière, enfant sur le réservoir, sans un seul casque. Elle se faufile, elle coupe, elle force, et surtout elle ne s’excuse jamais.

Or il existe un geste simple qui sauve, et qu’on refuse obstinément : le casque. Un casque correctement attaché réduit de plus de six fois le risque de décès en cas d’accident de moto et diminue jusqu’à 74 % le risque de lésions cérébrales. Six fois. Ce n’est pas un détail réglementaire, c’est la frontière entre la vie et la mort. Et pourtant, à Marrakech, le casque reste l’exception plus que la règle, quand il n’est pas porté détaché, posé sur la tête comme un accessoire pour la forme. Il y a là quelque chose qui dépasse l’imprudence : une forme de fatalisme qui me révolte, parce qu’il tue des jeunes par centaines.

Le piéton, coresponsable d’un chaos partagé

Serais-je honnête si je ne mettais en cause que les deux-roues ? Non. Le désordre est partagé, et le piéton marrakchi y prend toute sa part. On traverse au milieu de l’avenue, entre deux voitures lancées, téléphone à la main, sans un regard. On ignore les passages cloutés quand il y en a, on enjambe les glissières, on considère la chaussée comme un prolongement du trottoir. Chacun improvise, et l’improvisation générale produit le chaos général.

Car c’est bien là le fond du problème : personne ne s’estime tenu par une règle commune. L’automobiliste double par la droite, le motard monte sur le trottoir, le piéton surgit de nulle part, et tous se sentent dans leur bon droit. Cette absence de règle partagée, cette conviction que le code est fait pour les autres, voilà le vrai mal. La sécurité routière n’est pas qu’une affaire de police : c’est d’abord un pacte de confiance entre usagers, celui-là même dont je parlais dans Le civisme au Maroc, cette manière d’aimer son pays. Quand chacun respecte la règle, tout le monde est plus en sécurité, y compris celui qui accepte de ralentir.

Et la voiture, dans tout ça ?

Il serait trop commode de tout mettre sur le dos des mobylettes et des piétons. L’automobiliste marrakchi a lui aussi sa large part de responsabilité, et elle n’est pas mince. Le stationnement en double file érigé en habitude, qui étrangle des avenues entières pour un arrêt de deux minutes, comme par exemple à chaque heure de pointe devant les écoles. Le refus de priorité au culot, le klaxon en guise de code de la route, le clignotant devenu vestige. Le téléphone à la main dans une main et le volant dans l’autre, à l’heure où l’on sait que l’inattention est l’une des premières causes d’accident. Les créneaux improvisés, les demi-tours interdits, la vitesse excessive sur les grands boulevards, et cette manière de considérer que la route commence et finit à son propre pare-chocs.

Car les deux et trois-roues concentrent certes 42,1 % de la mortalité routière et les piétons 24,7 %, mais le tiers restant se joue largement à quatre roues : occupants de voitures percutés, renversés, projetés. La voiture protège sa carrosserie, pas forcément ceux qu’elle croise. Un automobiliste pressé qui force un passage, grille un feu ou double par la droite est tout aussi dangereux qu’une mobylette à contresens, avec en prime une tonne et demie de métal lancée. Le civisme au volant ne se divise pas selon le nombre de roues : il vaut pour tout le monde, sans exception, et la voiture n’a aucune excuse que la mobylette n’aurait pas.

La médina, patrimoine mondial livré aux moteurs

Il y a un lieu où ce chaos devient une véritable trahison : la médina. Ces ruelles étroites, classées au patrimoine mondial de l’humanité, pensées il y a des siècles pour le pas de l’homme et de la mule, sont aujourd’hui livrées aux deux-roues. On y déboule à pleine vitesse dans des passages où deux personnes se croisent à peine. Le vacarme des moteurs pétaradants s’y engouffre et résonne entre les murs, transformant la promenade en parcours d’obstacles. Les habitants s’en plaignent, à juste titre, comme d’une nuisance permanente.

Et puis il y a le touriste. Celui qui a traversé la planète pour goûter la magie de Marrakech, qui s’engage dans la médina l’œil émerveillé, et qui doit soudain se plaquer contre un mur pour laisser passer une mobylette lancée, dans un nuage de fumée bleue. L’incompréhension se lit sur son visage. Est-ce cela, l’accueil dont Marrakech s’enorgueillit ? Est-ce cette image que nous voulons exporter de la ville que j’ai choisie et que le monde entier vient visiter ? La médina devrait être un sanctuaire du pas et du calme. Elle est devenue un couloir de circulation. C’est une perte, et elle est évitable.

Des solutions existent, et elles sont connues

Le plus injuste, dans ce constat, c’est que rien de tout cela n’est une fatalité. D’autres villes, confrontées au même désordre, s’en sont sorties. Les solutions existent, elles sont documentées, il ne manque que la constance pour les appliquer.

La première est de rendre la médina aux piétons. Instaurer de vraies zones piétonnes et des secteurs apaisés, avec des points de dépose et des parkings à deux-roues aux portes des remparts, au-delà desquels on marche. Beaucoup de cités historiques du pourtour méditerranéen l’ont fait sans mourir : au contraire, elles y ont gagné en attractivité. Un cœur historique sans moteur est un cœur qui respire, et qui se visite mieux.

La deuxième est le contrôle et la sanction, non comme une chasse, mais comme un rappel que la règle existe. Rien n’entretient l’impunité comme l’absence de conséquence. Des contrôles ciblés et visibles sur les infractions qui tuent, le contresens, le feu grillé, l’absence de casque et de feux la nuit, changeraient les comportements en quelques mois. La généralisation du port du casque doit devenir non négociable, et l’initiative « Safe Moto », qui a permis à Marrakech de mobiliser un partenariat pour l’acquisition de 20 000 casques homologués, va dans le bon sens : encore faut-il la prolonger dans la durée.

La troisième est l’aménagement. Des voies dédiées et sécurisées pour les deux-roues, une signalétique claire, des passages piétons nombreux, éclairés et surélevés, un mobilier urbain qui empêche physiquement la moto de monter sur le trottoir. On ne corrige pas seulement les comportements par la morale : on les oriente aussi par la forme de la ville. Quand la rue est bien conçue, elle éduque d’elle-même.

La quatrième, enfin, est la plus lente mais la plus décisive : l’éducation. Apprendre le code et le respect de l’autre dès l’école, faire du civisme routier une évidence transmise, non une contrainte subie. C’est le travail d’une génération, mais c’est le seul qui soit vraiment irréversible.

Une ville se mérite, ensemble

Je ne me fais pas d’illusions : aucune de ces mesures ne suffira seule. Le port du casque ne changera rien sans contrôle, le contrôle ne tiendra pas sans aménagement, et l’aménagement restera lettre morte sans un sursaut de civisme de notre part à tous. Rien ne bougera sans les deux jambes de la marche : les gestes de chacun et la volonté publique, avançant ensemble. Attendre que l’autre commence, l’automobiliste que le motard change, le citoyen que l’État agisse, c’est la garantie que rien ne changera jamais.

Car il y va de plus que de notre confort. Il y va de vies humaines, d’abord, ces centaines de jeunes Marrakchis fauchés chaque année pour un casque non porté ou un feu grillé. Il y va aussi de l’image du Maroc. Marrakech est la vitrine mondiale de notre pays ; sa circulation devrait être à la hauteur de son rayonnement, pas la première déception du visiteur. Une ville se mérite. Elle se respecte dans mille gestes quotidiens, comme je le disais en défendant l’ombre de nos rues. La belle Marrakech que nous aimons ne sera sauvée ni par les seules autorités, ni par les seuls citoyens, mais par les deux, décidés enfin à ne plus trouver normal l’inacceptable.

Et vous, comment vivez-vous la circulation à Marrakech, ou dans votre ville ? Automobiliste, motard, piéton, qu’êtes-vous prêt à changer dans vos propres habitudes ? Dites-le-moi dans les commentaires, en bas de cette page : c’est un débat qui nous concerne tous, et il commence par chacun de nous.

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Une réponse

  1. Voila plus de 15 ans à Marrakech et je suis en accord total avec cet article ! Le respect des lois, le civisme reste le travail de tous .
    La police sur la route, motos et voitures ne montrent pas, eux aussi toujours le bon exemple.
    Port du casque, demis tours sans prévenir etc.

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