J’ai passé une semaine entière à Rabat. Pas en touriste pressé, mais en habitant d’un autre bout du pays qui prend le temps de marcher, de traverser, de s’asseoir sur un banc et de regarder. Et j’en suis revenu avec une impression tenace, presque dérangeante : celle d’avoir visité une ville qui fonctionne. Des rues d’une propreté constante, de larges avenues où la circulation glisse sans à-coups, des parcs verdoyants entretenus au cordeau, un sentiment de sécurité diffus qui vous laisse baisser la garde. Rien d’ostentatoire, rien de clinquant. Juste une capitale qui semble avoir décidé, il y a longtemps, de se respecter elle-même.
Puis je suis rentré à Marrakech, la ville que j’ai choisie en 1981, celle où je vis et que j’aime, et j’ai fait ce que fait tout voyageur au retour : j’ai comparé. Non pour dénigrer la mienne, mais parce que l’écart saute aux yeux et qu’il mérite mieux qu’un soupir. Marrakech est la vitrine mondiale du Maroc, sa première destination touristique. Elle attire, elle enchante, elle fait rêver. Mais sur le terrain du quotidien urbain, propreté, voirie, circulation, verdure, tranquillité, elle a encore un long chemin à parcourir.
Et Rabat, à bien des égards, montre que ce chemin est praticable. Voici, en essayiste plutôt qu’en procureur, ce que j’ai observé.
Avant de comparer, il faut être honnête sur les causes. L’excellence de Rabat n’est pas tombée du ciel, et elle ne tient pas qu’au mérite de ses habitants. Elle est d’abord le fruit d’un statut et d’un investissement. Capitale administrative du Royaume, Rabat a bénéficié d’un programme d’aménagement d’une ampleur rare : « Rabat Ville Lumière, Capitale Marocaine de la Culture », lancé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’Assiste, en mai 2014 et étalé jusqu’en 2018, a mobilisé plus de 18 milliards de dirhams, auxquels s’est ajouté le projet d’aménagement de la vallée du Bouregreg. Grand Théâtre, musées, voirie, tunnels, espaces verts : la ville a été repensée comme un tout cohérent.
À cela s’ajoute une reconnaissance qui oblige. En 2012, l’UNESCO a inscrit « Rabat, capitale moderne et ville historique : un patrimoine en partage » au patrimoine mondial de l’humanité, la seule ville marocaine à figurer dans cette catégorie. En 2022, Rabat a été désignée Capitale africaine de la Culture et a rejoint le réseau des villes durables d’ONU-Habitat, aux côtés de métropoles comme Copenhague ou Singapour. Une ville qui porte de tels titres se surveille : elle sait qu’on la regarde. Ce n’est pas un détail, c’est un moteur.
Reconnaître cela, ce n’est pas excuser Marrakech. C’est planter le décor, honnêtement. L’écart de moyens existe, il explique une partie des choses. Mais il n’explique pas tout, et surtout il ne condamne pas Marrakech à la résignation. La preuve : plusieurs des réussites de Rabat relèvent moins du budget que de la méthode et de la constance.
Ce qui frappe d’abord à Rabat, c’est la propreté. Non pas celle, spectaculaire, d’un centre-ville lustré pour les caméras, mais celle, ordinaire, des trottoirs de quartier, des caniveaux, des pieds d’arbres. Une propreté qui tient dans le temps, jour après jour, ce qui suppose une collecte régulière, un balayage sérieux et, disons-le, un civisme partagé. On ne salit pas volontiers une ville qui se montre soignée ; l’ordre appelle l’ordre.
Marrakech, elle, livre un contraste cruel entre ses lieux emblématiques, impeccables, et la réalité de bien des artères secondaires ou des entrées de ville, où les déchets s’accumulent, où le mobilier urbain vieillit mal, où le sable et la poussière ne sont pas toujours l’excuse qu’on croit. La propreté n’est pas qu’une affaire d’esthétique : c’est le premier signal qu’une ville envoie sur le respect qu’elle se porte et qu’elle porte à ses visiteurs. Pour une destination qui a accueilli près de 4 millions de touristes en 2024, un record historique, c’est un enjeu qui touche directement à l’image du pays tout entier.
Deuxième évidence : la circulation. À Rabat, les grandes avenues sont larges, lisibles, ponctuées de trémies et de passages dénivelés qui absorbent les flux sans les étrangler. Le tramway Rabat-Salé, mis en service en 2011, structure les déplacements avec ses deux lignes, quelque 27 kilomètres et 43 stations qui relient les deux rives du Bouregreg. On se déplace dans la capitale avec une fluidité et une sécurité qui, pour un habitant de Marrakech, tiennent presque du dépaysement.
Soyons justes : Marrakech a lancé le chantier. La ville élargit plusieurs de ses grands boulevards, l’avenue Moulay Abdellah ou le boulevard Allal Al Fassi, creuse des trémies et modernise ses voies d’accès, notamment dans la perspective de la Coupe du monde 2030, ce grand rendez-vous que j’évoquais dans Le Maroc, terre d’événements. Une enveloppe de 917 millions de dirhams a été mobilisée pour doter la ville de nouvelles infrastructures et rénover ses artères. C’est réel, c’est visible, et c’est à saluer. Mais un boulevard élargi ne suffit pas s’il n’est pas accompagné d’une pensée d’ensemble de la mobilité : transports en commun structurants, stationnement organisé, signalétique cohérente, partage apaisé de la rue entre voitures, deux-roues et piétons. Rabat a pensé un système ; Marrakech, pour l’instant, répare surtout des tronçons. Le défi est de passer de l’un à l’autre.
C’est peut-être sur les espaces verts que la leçon de Rabat est la plus éclatante. La capitale offre environ 20 mètres carrés d’espaces verts par habitant, soit plus du double du seuil recommandé par l’Organisation mondiale de la santé, fixé à 9 mètres carrés. Elle conjugue près de 300 hectares d’espaces verts urbains et périurbains à une ceinture verte de plus de 1 000 hectares qui lui sert de poumon. Des jardins comme le jardin d’essais botaniques ou le vaste jardin de 32 hectares ouvert en 2018 offrent aux habitants ce qu’aucun aménagement routier ne remplacera jamais : de l’ombre, de la fraîcheur, du calme.
Pour mesurer que cette performance n’est pas une fatalité géographique mais un choix, il suffit de regarder Casablanca, dont on a pu chiffrer les espaces verts autour de 0,35 mètre carré par habitant, très loin derrière. Autrement dit, une ville marocaine peut être un jardin ou un désert de béton : cela dépend de ce qu’elle décide d’y consacrer.
Marrakech, ville chaude s’il en est, devrait faire de la verdure une priorité absolue, et non une variable d’ajustement. J’ai déjà dit mon attachement à cette question dans On arrache l’ombre de Marrakech : chaque arbre mûr abattu au nom d’un chantier est une perte qui met des décennies à se réparer.
La bonne nouvelle, c’est que les projets liés au Mondial prévoient d’importantes extensions d’espaces verts, de l’ordre de 40 hectares le long de la voie urbaine et 60 hectares sur les grands boulevards. Reste le plus dur, celui que Rabat maîtrise et que Marrakech doit encore prouver : entretenir dans la durée, arroser intelligemment, protéger l’existant autant que planter du neuf.
Le dernier fil, le plus discret, est celui qui relie tous les autres : le sentiment de sécurité. À Rabat, il est presque palpable. On y marche le soir l’esprit tranquille, dans des rues éclairées, surveillées, vivantes sans être inquiétantes. Cette tranquillité n’est pas seulement affaire de police ; elle est le produit d’un tout. Une ville propre, éclairée, verte et fluide est une ville qui se sent tenue, et une ville qui se sent tenue est une ville où l’on se sent en sécurité. Tout se répond.
C’est là que se joue la vraie différence, et elle porte un nom : la gouvernance urbaine. La capacité d’une ville à planifier sur le long terme, à coordonner les intervenants, à entretenir avec constance plutôt qu’à réparer dans l’urgence. Marrakech avance avec un handicap que Rabat n’a pas : une pression touristique et démographique considérable. Environ un million d’habitants, près de quatre millions de visiteurs par an, une croissance immobilière effrénée. Cette intensité, qui fait aussi sa joie de vivre et son énergie unique, complique évidemment la gestion.
Mais elle rend l’exigence d’autant plus impérieuse : plus une ville est sollicitée, plus elle a besoin d’être bien gérée, pas moins.
Il serait facile, arrivé ici, de tout renvoyer aux pouvoirs publics : les budgets, les plans, les chantiers. Ce serait commode, et un peu lâche. Car une ville n’est pas seulement administrée, elle est habitée. Et une belle ville n’est jamais uniquement le produit d’un investissement d’État : c’est aussi la somme de milliers de gestes quotidiens. Le sac qu’on ne jette pas par la fenêtre de la voiture, l’arbre qu’on ne mutile pas, le trottoir qu’on n’encombre pas, l’espace public qu’on traite comme le prolongement de son salon plutôt que comme le terrain vague de personne.
Rabat m’a rappelé une chose que j’avais déjà tenté de dire dans Le civisme au Maroc, cette manière d’aimer son pays : la propreté et l’ordre d’une ville sont d’abord un pacte entre ses habitants. Les autorités posent le cadre, financent, planifient, entretiennent. Mais ce sont les citoyens qui, chaque jour, le font vivre ou le laissent se déliter. La transformation de Rabat n’aurait pas tenu si les habitants ne l’avaient pas, à leur manière, épousée.
Alors non, il ne s’agit pas d’opposer deux villes pour humilier l’une au profit de l’autre. Rabat et Marrakech sont deux visages d’un même Maroc qui avance, l’une capitale du pouvoir et du patrimoine, l’autre capitale du rêve et de l’accueil. J’aime profondément Marrakech, c’est ici que j’ai choisi de vivre, et c’est justement parce que je l’aime que je la veux à la hauteur de ce qu’elle représente. Rabat prouve que l’excellence urbaine, au Maroc, n’est pas un fantasme : elle est un choix, tenu dans le temps, partagé entre l’État et les citoyens. Marrakech peut faire ce choix. Elle le doit, même. Et cela commencera autant dans les bureaux d’aménagement que dans nos propres gestes.
Et vous, avez-vous ressenti cet écart en passant d’une ville marocaine à une autre ? Qu’est-ce qui, selon vous, fait qu’une ville se respecte ? Dites-le-moi dans les commentaires, en bas de cette page : ce débat nous concerne tous.
Une réponse
Entièrement d’accord avec ce constat et il est temps d’éveiller les consciences à Marrakech. La comparaison avec Rabat est juste et salutaire : elle montre que ce n’est pas une fatalité mais une question de méthode, de constance et de gouvernance. J’espère que les chantiers liés au Mondial 2030 seront l’occasion de penser un vrai système de mobilité, verdure, entretien dans la durée plutôt que des rénovations ponctuelles… Merci pour cet article, qui met des mots justes sur un ressenti partagé par beaucoup d’entre nous ici.