Le 29 septembre 2026, au Palais royal de Rabat, le Roi Mohammed VI a nommé Madame Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement. Six jours plus tôt, son parti, le PAM, était arrivé en tête des élections législatives. Dans l’agenda officiel, l’information tient en une ligne. Elle n’en marque pas moins une date : pour la première fois de son histoire, le Maroc confie la direction de son gouvernement à une femme. Et cerise sur le gâteau, cette femme est de Marrakech.
Je veux écrire sur ce moment avec la retenue qu’il impose. Ayant moi-même exercé un mandat d’élu, comme conseiller des Français de l’étranger, je sais qu’un programme se discute et qu’un bilan se juge avec le temps. Ce billet n’est donc ni un soutien ni une critique. Il s’arrête sur ce que cette première dit du pays, et sur ce qu’elle exige.
Née à Marrakech en 1976, avocate de formation, ayant fait ses études au Lycée Victor Hugo, et diplômée en droit de l’université de Montpellier, Fatima Ezzahra El Mansouri est entrée dans l’histoire locale bien avant l’histoire nationale. En 2009, à 33 ans, elle devenait la première femme maire de Marrakech. Elle a retrouvé ce fauteuil en 2021, avant d’être nommée ministre de l’Aménagement du territoire, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville, puis de prendre en 2024 la coordination de son parti.
Je ne dresserai pas ici le bilan de son action municipale ou ministérielle : ce n’est pas l’objet de ce texte, et chacun, à Marrakech, a son avis sur la question. Je retiens un fait simple. La ville où j’ai choisi de vivre lui a confié sa mairie avant que le pays ne lui confie son gouvernement. Pour un Marrakchi, il y a là de quoi relever la tête un instant.
Le symbole compte. Une fillette qui grandit aujourd’hui au Maroc verra, au journal télévisé, une femme présider le Conseil de gouvernement. Ce genre d’image ne se mesure pas, mais elle travaille longtemps dans les têtes. Le même scrutin a d’ailleurs fait progresser la présence des femmes au Parlement : 107 députées siégeront à la Chambre des représentants, contre 96 dans la législature précédente, soit environ 27 % des 395 sièges. Surtout, 17 d’entre elles ont été élues directement dans les circonscriptions locales, contre seulement six en 2021. Les 90 autres doivent leur siège aux listes régionales réservées aux femmes.
Car la lucidité oblige à regarder aussi ce qui résiste. Selon le Haut-Commissariat au Plan, le taux d’activité des femmes plafonne à 19,1 %, contre 68,1 % pour les hommes, et leur taux de chômage a atteint 20,5 % en 2025, soit près du double de celui des hommes. La Constitution de 2011 engage pourtant l’État à œuvrer pour la parité. Quant à la réforme du Code de la famille, lancée par le Roi en 2022 et dont les grandes orientations ont été rendues publiques en décembre 2024, elle attend toujours son adoption définitive : elle passe désormais entre les mains de la nouvelle majorité. Une femme au sommet ne fait pas, à elle seule, l’égalité. Elle la rend visible comme horizon.
Ceux qui me lisent savent que je regarde souvent le Maroc avec un œil sur la France, et l’inverse, comme je l’ai raconté en écrivant sur ma vie entre deux cultures. Le parallèle ici est parlant. En France, deux femmes seulement ont dirigé le gouvernement : Édith Cresson, moins d’un an entre 1991 et 1992, puis Élisabeth Borne, de 2022 à 2024. Aucune n’a encore accédé à la présidence de la République.
Il ne s’agit pas d’organiser un concours entre deux pays que j’aime. Les institutions sont différentes : au Maroc, Sa Majesté Le Roi Mohamed VI (que Dieu l’Assiste) préside le Conseil des ministres et conserve des prérogatives essentielles, et le rôle du chef du gouvernement ne se calque pas sur celui d’un Premier ministre français. Mais l’image, elle, voyage d’une rive à l’autre. Elle rappelle que les plafonds de verre ne sont pas une spécialité du Sud, et que leur fissure n’est l’apanage d’aucun pays.
Un symbole ne gouverne pas. La nouvelle cheffe du gouvernement doit d’abord former une coalition : avec 97 sièges, son parti reste loin des 198 nécessaires à une majorité. Elle hérite surtout d’un climat de défiance que le scrutin n’a pas dissipé. La participation est tombée à 38 %, en recul de près de 13 points par rapport à 2021. Il y a un an à peine, une partie de la jeunesse descendait dans la rue pour réclamer de meilleurs hôpitaux, de meilleures écoles et des emplois. Ces attentes n’ont pas disparu avec les urnes.
À cela s’ajoutent des chantiers de longue haleine : la réforme du Code de la famille, l’équité entre territoires, la préparation de la Coupe du monde 2030. Je ne me prononcerai pas sur la manière de les conduire. Je note seulement qu’une démocratie se nourrit de participation autant que de résultats, et que cela engage aussi chacun d’entre nous, comme j’essayais de le dire à propos du civisme, cette manière d’aimer son pays. Elle sera jugée sur ses actes, comme tout responsable. C’est d’ailleurs la meilleure manière de la traiter en égale.
Reste ce qui, au fond, m’a donné envie d’écrire ce billet. Quelque part à Sidi Youssef Ben Ali, Targa ou Belbekar, dans un douar du Haouz ou dans une classe de Ouarzazate, une jeune fille a appris cette semaine qu’une femme dirigeait le gouvernement de son pays. Peut-être n’en a-t-elle tiré aucune conclusion. Peut-être, au contraire, quelque chose s’est-il ouvert en elle, comme une porte qu’on croyait murée.
C’est à elle que je pense. À ces jeunes Marocaines qui hésitent encore à se présenter, à prendre la parole, à viser plus haut que ce qu’on attend d’elles. Ce 29 septembre ne leur promet rien : il leur montre seulement que c’est possible. Le vrai progrès viendra le jour où une telle nomination ne fera plus la une, parce qu’elle sera devenue ordinaire. En attendant ce jour, il n’est pas interdit d’en être fier.
Et vous, comment avez-vous reçu cette nouvelle ? Qu’est-ce qu’elle change, ou ne change pas, à vos yeux ? Je vous lis avec attention dans les commentaires, en bas de cette page, dans le respect de toutes les sensibilités.
Le podcast de cet article sera bientôt en ligne.