Guichet de contrôle des passeports symboliquement divisé : une voie ouverte, une voie entravée, illustrant la réciprocité des visas

Réciprocité des visas : et si le Maroc posait la question ?

Un touriste français atterrit à Marrakech un vendredi soir. Il passe la frontière en quelques minutes, son passeport à la main, sans avoir rempli le moindre formulaire ni versé le moindre euro. Le lundi suivant, dans un centre TLS d’une grande ville marocaine, un jeune Marocain patiente depuis l’aube pour déposer un dossier de visa Schengen : rendez-vous obtenu au bout de plusieurs semaines, assurance, réservations, relevés bancaires, attestation d’hébergement, et 90 euros non remboursables même en cas de refus. Deux voyageurs, deux mondes. La frontière, pour l’un, est une formalité invisible ; pour l’autre, un mur administratif.

Je travaille dans le tourisme, à Marrakech, depuis assez longtemps pour avoir vu passer des milliers d’arrivées heureuses. J’aime accueillir. C’est même, je crois, ce que le Maroc sait faire de mieux. Mais à force de regarder la frontière ne fonctionner que dans un sens, une question finit par s’imposer, et elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules : pourquoi le Maroc ouvre-t-il grand ses portes à des pays qui, eux, les referment devant ses propres citoyens ?

C’est la question de la réciprocité des visas. Je voudrais la poser franchement, puis la retourner dans tous les sens, sans démagogie.

Entrer au Maroc aujourd’hui : une porte largement ouverte

Commençons par les faits, car ils cadrent le débat. Le Maroc dispense de visa les ressortissants d’environ 72 pays pour un séjour touristique allant jusqu’à 90 jours : la France, la Belgique, la Suisse, l’ensemble de l’Union européenne, mais aussi le Canada, les États-Unis, le Japon ou le Brésil. Un passeport valide, une preuve d’hébergement et des ressources suffisantes suffisent. Aucune démarche préalable, aucun frais.

Pour les nationalités non exemptées, le Royaume a mis en place un visa électronique, l’e-visa, accessible sur le portail officiel acces-maroc.ma. La procédure est entièrement en ligne : le voyageur crée un compte, remplit le formulaire, téléverse son passeport et sa photo, paie, puis reçoit son autorisation par courriel. Comptez 117 euros pour un e-visa standard, un délai de traitement d’environ quatre jours ouvrés, une validité de 180 jours et un séjour autorisé de 30 jours. Quelques nationalités restent orientées vers les représentations diplomatiques classiques. L’esprit du dispositif est clair : fluidifier, numériser, faciliter la venue. Le Maroc a fait le choix de l’accueil, et il l’assume.

Ce choix n’est pas gratuit ni naïf. Il découle d’une stratégie touristique assumée, celle-là même que j’évoquais dans Pourquoi le Maroc est devenu une destination incontournable. Ouvrir la frontière, c’est un investissement. Reste à savoir s’il est payé de retour.

De l’autre côté du miroir : ce que vit un Marocain

Car pour le voyageur marocain, la symétrie n’existe pas. Prenons le visa Schengen, le plus demandé. En 2024, les Marocains ont déposé près de 606 800 demandes, et environ 115 800 ont été refusées, soit un taux de refus de 20,1 %, très au-dessus de la moyenne mondiale située autour de 14,8 %. Un dossier sur cinq recalé, alors que les frais de dossier, passés à 90 euros depuis juin 2024, ne sont jamais remboursés en cas de refus.

Le calcul est vertigineux. À l’échelle de l’Afrique du Nord, les refus de visas Schengen auraient représenté près de 70 millions d’euros de frais perdus en 2024, soit de l’ordre de 185 euros engloutis par dossier rejeté une fois cumulés les frais annexes. De l’argent versé pour un droit qu’on n’obtient pas. Ajoutez-y le temps, les déplacements, les rendez-vous introuvables, l’humiliation feutrée de devoir prouver qu’on rentrera bien chez soi. Beaucoup de Marocains parfaitement solvables, chefs d’entreprise, universitaires, artistes, renoncent tout simplement à voyager. Cette asymétrie n’est pas un détail : c’est un déséquilibre structurel dont on parle peu du côté des pays qui l’imposent.

Le volet diplomatique : un rapport de force déguisé en formalité

Un visa n’est jamais qu’un tampon. C’est un acte de souveraineté et, souvent, un instrument de rapport de force. L’Union européenne l’a d’ailleurs reconnu sans détour : depuis 2020, son code des visas prévoit explicitement de moduler les conditions (délais, frais, validité) selon la coopération des pays tiers en matière de réadmission des migrants. Autrement dit, le visa est déjà, de fait, une monnaie d’échange diplomatique. Le rappeler n’a rien de polémique ; c’est simplement lire le droit tel qu’il est écrit.

On se souvient de l’épisode de 2021, quand la France avait réduit de moitié le nombre de visas accordés aux Marocains pour faire pression sur les questions migratoires. La décision avait laissé des traces, et la relation a mis du temps à se réchauffer. Cet épisode dit une chose simple : la frontière est un langage diplomatique, et il se parle dans les deux sens. Un pays qui ouvre unilatéralement se prive d’un levier que ses partenaires, eux, utilisent sans état d’âme.

Poser la question de la réciprocité, ce n’est donc pas réclamer la fermeture. C’est demander que la relation soit nommée pour ce qu’elle est : un échange entre États souverains, où l’hospitalité d’un côté devrait au moins être reconnue de l’autre. Le Maroc et l’Europe partagent une histoire dense, des intérêts croisés, une amitié réelle, celle dont je parlais dans Le 14 juillet vu du Maroc. Mais l’amitié entre nations ne se nourrit pas de générosité à sens unique. Elle se nourrit d’équilibre.

Le volet financier : à qui profite l’ouverture ?

Ici, l’honnêteté commande de nuancer le coup de gueule. Sur le plan strictement comptable, l’ouverture profite d’abord au Maroc, et c’est heureux. Le tourisme est un pilier de l’économie nationale. En 2024, le Royaume a accueilli 17,4 millions de touristes et engrangé 112 milliards de dirhams de recettes voyages, en hausse de 7 %, soit 12,3 % du PIB. L’année 2025 a été plus forte encore, avec 19,8 millions d’arrivées (+14 %) et 124 milliards de dirhams de recettes (+19 %), et l’objectif de 22 millions de visiteurs est fixé pour 2026, dans la dynamique de la Coupe du monde 2030.

Fermer la porte à ces visiteurs serait donc économiquement absurde. Chaque touriste français, allemand ou américain qui entre sans visa remplit les hôtels, les riads, les restaurants, les coopératives d’artisans, et fait vivre des familles entières. Une réciprocité punitive, appliquée sans discernement, nous coûterait bien plus qu’elle ne rapporterait. C’est la limite honnête de l’indignation : le déséquilibre administratif nous blesse, mais l’ouverture nous enrichit.

Sauf que le raisonnement financier ne s’arrête pas au guichet touristique. Il y a l’autre côté du bilan : les millions d’euros que les Marocains versent chaque année en frais de visas non remboursés, l’argent que la diaspora dépense pour visiter une famille dont une partie est bloquée en Europe, les contrats manqués parce qu’un partenaire n’a pas pu se déplacer, les étudiants et les talents découragés. La balance n’est pas seulement touristique ; elle est aussi humaine et économique dans l’autre sens. Voir large, c’est refuser de ne compter que les recettes qui nous arrangent.

Le volet touristique : l’accueil est une marque, pas une faiblesse

Et pourtant, je défends l’ouverture. Parce que l’hospitalité n’est pas une naïveté : c’est une signature, une richesse que le Maroc n’a pas oubliée. Le pays a bâti sa réputation touristique sur cette facilité d’accès, cette impression de porte toujours ouverte. Rendre l’entrée compliquée, payante, incertaine, ce serait saboter des années de travail et se tirer une balle dans le pied au moment précis où le tourisme bat des records.

La bonne réponse n’est donc pas de fermer, mais de faire reconnaître ce que l’on offre. Un pays qui accueille 20 millions de visiteurs a une carte à jouer. Il peut dire à ses partenaires : nous facilitons la vie de vos citoyens, faites de même pour les nôtres, au moins pour ceux dont la bonne foi ne fait aucun doute. Les hommes d’affaires, les universitaires, les artistes, les familles de la diaspora. La réciprocité intelligente commence là : non pas dans la fermeture, mais dans la négociation depuis une position de force que le Maroc a longtemps sous-estimée. Le Maroc est devenu une terre d’événements et une destination majeure ; il est temps qu’il en tire les bénéfices diplomatiques, pas seulement les recettes hôtelières.

Le volet humain et symbolique : la dignité au bout du guichet

Reste le plus important, celui qu’aucun tableau financier ne chiffre. Derrière chaque visa refusé, il y a une personne. Un grand-père qui ne verra pas naître son petit-fils. Une étudiante brillante qui renonce à son colloque. Un couple séparé par une frontière que l’un traverse en souriant et que l’autre ne franchit jamais. Ce que la réciprocité met en jeu, au fond, ce n’est pas de l’argent : c’est de la dignité.

Il y a quelque chose de profondément blessant à sentir que votre passeport vaut moins que celui de votre voisin, que votre parole est présumée douteuse, que vous devez sans cesse prouver que vous n’êtes pas un fraudeur en puissance. J’ai grandi entre deux rives, et je sais ce que cette asymétrie fait à l’estime de soi d’un peuple. J’en ai parlé ailleurs, dans Vivre entre deux cultures : appartenir aux deux mondes, c’est aussi ressentir dans sa chair les inégalités qui les séparent. Le Maroc accueille avec le sourire ; il serait juste que ce sourire soit rendu, au moins à ceux qui le méritent sans l’ombre d’un doute.

Alors, faut-il la réciprocité ?

Ma réponse tient en trois mots : réciprocité intelligente et ciblée. Ni la fermeture des frontières, qui serait une faute économique et une trahison de notre identité d’accueil. Ni le statu quo résigné, qui accepte que le déséquilibre soit dans l’ordre des choses. Mais une troisième voie : utiliser notre ouverture comme un levier de négociation, réclamer des gestes concrets (des visas à entrées multiples et longue durée, des taux de refus abaissés, des procédures accélérées pour les profils de confiance) et se réserver le droit d’ajuster, catégorie par catégorie, si l’autre partie campe sur son avantage.

La frontière est un miroir. Ce qu’un pays y renvoie de nous dit ce qu’il pense de nous. Le Maroc a choisi d’y renvoyer un sourire. Il est en droit, aujourd’hui, d’attendre qu’on lui rende la politesse. Non par rancune, mais par respect. Parce qu’entre partenaires, l’hospitalité ne devrait jamais être un privilège à sens unique.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Avez-vous déjà vécu, d’un côté ou de l’autre de la frontière, cette asymétrie du tampon ? Racontez-moi votre expérience dans les commentaires, en bas de cette page : je lis tout, et ce débat mérite vos voix.

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Une réponse

  1. Coucou Fouad,

    Honnêtement je n’ai aucun commentaire à apporter à ce problème qui est de l’ordre des relations diplomatiques entre pays pour laquelle les citoyens que nous sommes n’ont aucun impact.

    Nous pouvons juste le constater, le trouver injuste, blâmer la bureaucratie ect….mais quels sont l’origine et le but de ces procédures, je ne saurais le dire.
    Est ce lié à la politique migratoire de l’Europe ?? Il faudrait interroger les services concernés qui bien entendu n’apporteront aucune réponse !

    La réciprocité dont parle ton article n’est pas si simple que cela car tu ne connais pas tous les méandres de la diplomatie.

    Bonne semaine
    Bises xxxx

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